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vendredi 17 février 2017

Bonnes lectures : Ronce-Rose (Chevillard) et Province (Millet)

Il est assez rare pour être mentionné de commencer l’année par la lecture de deux romans contemporains de qualité. Je ne refais pas le match du niveau littéraire de la production française aujourd’hui, mais, même si des auteurs sont appréciés, bien vendus et font un travail très correct on ne peut pas toujours parler de littérature. Pour éviter de parler de ce qu’est la littérature et de ce qu'elle doit être, rentrons dans le vif de ces deux publications. Mes coups de cœur de ce début d’année pour parler comme un journaliste digne d’être publiée dans les grands magazines de critiques littéraires comme Elle ou Femme Actuelle ne sont autres (je continue dans le style journalistique du temps, publiable) que le derniers romans d’Éric Chevillard et de Richard Millet.  

INTERRUPTION : vous êtes viré, non mais, ce n’est pas parce que vous pensez être au niveau de l’abaissement culturel que nous proposons chaque semaine à nos lecteurs de ELLE et autres joyaux de la presse que vous pouvez vous permettre de tels écarts. Éric Chevillard mais on n’y comprend rien, il n’écrit sur rien mais ça pourrait encore passer si Minuit nous arrose. Mais Richard Millet, comment osez-vous mentionner son nom, un homme qui fait l’apologie du terrorisme catholique et blanc et qui s’habille si simplement.

C’est une réponse virtuelle mais tout à fait vraisemblable hélas si je devais écrire pour cette presse et écrire sur le sujet. La « culture » capitaliste de masse a ses têtes qui font vendre et qui ne font surtout pas réfléchir. Et quand on ne réfléchit pas l’on peut très vite s’arrêter au premier degré et partir dans des faux sens qui nous feraient décapiter un saint homme. INTERRUPTION : vous voyez je le savais, "saint homme", vous êtes un extrémiste religieux catholique, raciste, et aller jamais deux sans trois, homophobe je suis sûr.

Bon mais rassurez-vous je n’écris que sur ce blog lu plus par un nombre certain qu’un certain nombre d’amis et qui le font plus par sympathie ou ennui profond au travail que par réel intérêt. Appelons donc cela un billet inoffensif, qui en restera là.

Pourquoi mettre Éric Chevillard et Richard Millet ensemble dans cet article ? Autant pour leurs différences que pour la qualité littéraire qui se dégage de leurs œuvres. Le premier, qui a une certaine renommée, écrit en effet parfois des livres sur peu de choses. Du hérisson, l’auteur face à une page blanche perturbé par la présence incongrue d’un hérisson, l’Auteur et moi, une erreur de service dans un restaurant et un homme flanqué d’un terrorisant gratin de chou-fleur alors qu’il voulait une truite aux amandes, homme qui s’égare ensutie dans une note en bas de page de 80 pages à la poursuite d’une fourmi. En effet, le pitch ne paraît pas particulièrement brioché et pourtant c’est divin. C’est extrêmement poétique et peut générer une palette d’émotions improbables chez le lecteur. Chaque mot est pesé, rien de trop, un travail de la langue comme l’extraction d’un arôme pratiqué Yannick Alléno. Ceux qui veulent rentrer dans le vif du sujet sans se ménager pourront essayer Palafox, ou ceux qui ne souhaitent que de la poésie se régaler de la Nébuleuse du Crab.
Ronce Rose, le petit dernier (ahah j’y suis) est paru le 3 janvier, pile poil (je continue d’espérer être au niveau) pour un bon début d’année et raconte, oui raconte tout de même quelque chose, la parcours d’un enfant. Ce livre est sans doute plus abordable que d’autres car il offre une analyse de la vision du monde par l’enfant. Il est de fait extrêmement tendre et poétique et il nous embarque. Je le recommande vivement car il pourra plaire même à certains lecteurs peu enclin à se faire bousculer dans leurs habitudes littéraires et qui en général se satisfont d’une bonne intrigue un point c’est tout. Attention nous ne sommes pas dans du roman de gare pour autant et certains passages pour les non-initiés vont paraître quand même étranges et mieux, absurdes. Ce peut être un roman destiné à un public plus large que d’habitude. Éric Chevillard n’en perd pas pour autant (je continue) sa poésie. C’est un livre qui fait sourire, qui fait se sentir bien et qui enchante de par sa qualité.

Auparavant j’avais lu Province de Richard Millet, plaisir différent mais tout aussi intense. Style, ton, sujet et volonté très loin de ceux de Chevillard. Nous sommes ici dans le récit moins abstrait et avec une approche légèrement plus classique. Mais quelle écriture, c’est très très bien écrit et cela sert réellement le récit. Les premières pages qui ne plongent tout de même pas dans le pur descriptif peuvent faire légèrement peur aux novices, mais par après la langue sublime les émotions et les sentiments. Suivre Mambre, personnage sans doute miroir d’une partie de l’auteur, revenir en province est extrêmement intriguant du fait de la position du narrateur qui est à la fois partie prenante mais non actif directement dans l’histoire. Cette prise de distance qui permet d’avoir un regard doté de capacité de jugement mais qui n’en abuse pas fonctionne très bien et laisse le trouble concernant la véracité des propos rapportés, évoquant la question du subjectif dans le traitement narratif. Nous sommes dans les « on-dit », on rapporte des ragots sur des liens, mais sans savoir à 100%, et des fois si, l’on sait mais on ne dit pas. 

Richard Millet arrive à décrire les sentiments humains tels qu’ils s’expriment plus souvent hors des grandes villes, dans des campagnes où le cadre a une influence beaucoup plus grande que ne le réalisent les habitants sur les faits et gestes. Quelques fois la patte de Jean Giono est proche. C’est un voyage tellement pertinent et précis quant à la description des sentiments humains que cela peut sembler anodin au premier abord, mais ce n’est pas un livre inoffensif. Il n’est clairement pas un auteur anecdotique dans ses propos et n’hésite pas à bousculer les perceptions comme j’en vécus l’expérience lors de la lecture de la Confession Négative. Province est un livre très important dans la compréhension sociologique des mentalités de nos sociétés, tout comme les livres de Balzac pouvaient l’être (et le sont encore en ce qui concerne la compréhension de la nature humaine).
  
Les hommes politiques feraient bien d’avoir de telles lectures et de tirer parti des génies de la langue française que nous avons encore, mais me direz-vous encore faudrait-ils qu’ils s’intéressent à l’autre,  c’est un autre débat ou qu’ils lisent notamment les prix Nobels dont il parle, mais ça c’est tirer sur une ambulance (j’y suis presque).
Pour en revenir au sujet, LA bonne nouvelle nous avons encore plusieurs auteurs qui sont des génies ou défenseurs de la langue française (Chevillard, Millet, Michon, Jourde …), la mauvaise ils sont dilués, cachés par la masse médiocre et pour certains vilipendés car jalousés.



mercredi 27 mai 2015

Les BDs au service de l'histoire.

Dans un temps trouble et obscur où les visions de l’histoire et de son enseignement sont chahutées, mises à mal et où l’on a un peu vite tendance à éteindre les Lumières, des lectures récentes m’ont pourtant rassuré.
La présence d’un marchand de Bds dans ma rue depuis peu y a fortement contribué. D’ailleurs pour les Bruxellois n’hésitez pas à lui rendre visite plutôt que d’aller chez un grand distributeur qui vous sortira comme perle inconnue le dernier Larcenet et rien d’autre. Pas que le dernier Larcenet soit inintéressant. Il faut lui accorder que graphiquement le tome 1 de l’adaptation du roman de Paul Claudel le rapport de Brodeck est à la pointe. Ces noirs sans nuance sont assez bluffants. En revanche pour les bouffées d’air signalées par un vague rond je ne suis pas fan. Sinon concernant l’histoire c’est pas très passionnant. Je n’avais pas lu le roman et peut-être que tout sera dans le tome 2. Donc c’est un bel objet mais pas ce qui m’a rassuré récemment.
Dans deux styles graphiques totalement distincts et l’Or et le Sang et Gaza 1956 m’ont beaucoup plu. La première série composée de 4 tomes est très romancée, série d’aventure sur fond de réalité, commençant dans les tranchées de la première guerre mondiale et s’achevant avec l’écrasement de la république du Rif marocain avec l’utilisation d’armes chimiques en 1927. Outre le fait que le dessin est très dynamique, que les héros, personnages fictifs sont intéressants j’ai découvert un pan de l’histoire qui m’était totalement inconnu, non traité par les cours d’histoires que j’ai suivi à l’époque. L’art, et notamment la BD  joue ici un rôle primordial pour aider la mémoire à se souvenir d’un moment particulier de l’histoire coloniale.

Plus lourd et plus dense, véritable ouvrage d’investigation historique, Gaza 1956 de Joe Sacco est un livre spectaculaire. Déjà la taille, pas loin de 400 pages avec un dessin en noir et blanc très précis et très détaillé. Ensuite le sujet, deux massacres perpétrés dans la bande de Gaza en 1956 et qui n’ont pas été particulièrement mis dans les livres d’histoires : ceux de Khan Younis et de Rafah. C’est un sujet très délicat bien entendu et extrêmement clivant. Cependant Sacco traite cela tel un historien et essayant de recouper les témoignages et ne garde que ce qui est corroboré par différentes sources. Il se dessine lui aussi au milieu des ruines, allant à la rencontre des anciens, témoins ou s’imaginant tels quels, se confronte au réel de conditions humanitaires dramatiques et inhumaines. La région est sinistrée mais le fait de traiter ces deux évènements explique en partie d’où vient la haine qui peut animer ces peuples humiliés, parqués et mal traités. Le point de vue adopté est celui de Gaza et non pas celui d’Israël et il ne faut pas oublier que les horreurs sont dans les deux camps, que les cartes sont brouillées depuis très longtemps. Mais pour en revenir au sujet et à la façon de le traiter, j’ai été totalement bluffé par ce que Sacco a réussi à faire. Je me sentais réellement plongé au cœur de la bande de Gaza et arrivait à comprendre (et pas prendre partie) certaines haines et certains mécanismes qui tendent à déstabiliser le Moyen-Orient et bien au-delà. Le sentiment était proche de celui éprouvé lors de la vision de grands films sur des journalistes couvrant des conflits majeurs. La différence ici étant le traitement en format dessiné et aussi cette recherche de ce qui s’est passé il y a 50 ans. C’est une Bd qui reste très lourde et qui est moins détendante qu’un Boule et Bill. Ce n’est donc pas à lire de la même façon mais c’est captivant et aussi particulièrement utile dans cette période où les politiques semblent vouloir nous servir une histoire aseptisée et se voiler la face. Donc avis à ceux qui ne souhaitent pas devenir des moutons ignorants, lisez des Bds !

mardi 12 mai 2015

Le dernier arbre de Tim Gautereaux

Je ne vais pas y aller par quatre chemins, ce livre est excellent. C’est un livre très complet et qui aborde un nombre très étendu de sujets : les traumatismes de la Grande Guerre, la ségrégation aux Etats-Unis, la corruption, les marais (faune et flore), l’exploitation forestière, les progrès techniques des années 20 (développement des nouvelles télécommunications et des nouveaux moyens de transport), les mafieux, la prohibition, les règlements de compte, la prostitution, le désir de filiation et les problématiques d’hérédité. Pour résumer les relations humaines dans un monde entre sauvagerie et développement. Cela fait déjà plusieurs mois que j’ai terminé ce livre et je ne peux totalement m’en défaire d’où ce billet en guise d’hommage.
S’agissant d’une traduction il est toujours difficile de juger le style. Rien de magique dans l’agencement des mots donc mais rien non plus de frustrant ou de rédhibitoire. La façon de raconter est très descriptive mais laisse place à l’interprétation des sentiments que peuvent ressentir les personnages clés. Il n’y a rien de plus désagréable qu’un livre où l’auteur pour combler de l’espace explique chaque mouvement de ses personnages. Dans ce livre, rien de tel et la place à l’interprétation du lecteur est préservée. Bien entendu il y a par moments des sentiments qui sont plus clairement exposés et des situations qui ne laissent pas l’ombre d’un doute. Le personnage de Byron est partiellement expliqué au fur et à mesure au travers des dialogues qu’il peut avoir avec son frère et de certains stigmates dus à des réminiscences. Petit à petit, on comprend en partie la raison de cette forme de perdition dans laquelle il a inscrit sa vie jusqu’à la fin où …
Ce serait criminel d’en dire plus car ce livre recèle d’un nombre de rebondissements assez incroyables. C’est un livre tendu jusqu’au bout où planent diverses menaces, le stress monte et nous tient en haleine. On ressent aussi très aisément la douleur physique des héros.
J’espère réellement qu’un studio achètera les droits pour une adaptation télévisée (il me paraît impossible de faire tenir cette histoire en un film sans en perdre la richesse). Ou sinon cela ferait une très bonne série en bande dessinée. Le récit est tellement visuel qu’un dessinateur à l’adapter y prendrait son pied. De plus le récit est rythmé par des évènements marquants, des suspens haletants mais trouvant une fin qui permettent de subdiviser le récit en plusieurs tomes. Achetez-le, il est sorti en poche récemment, vous ne serez pas déçu.


mercredi 26 novembre 2014

Le grand nulle part de James Ellroy

Avant de partir en vacances cet été je me suis convaincu de prendre un livre plus facile que j’en ai parfois l’habitude. Errant dans les rayons d’une librairie de quartier bien pourvue je ne trouve rien de très inspirant étant peu au fait des dernières trouvailles. Je m’égare devant un rayon à rubans jaunes délimitant les scènes de crimes en briques. Tiens pourquoi pas un polar, je ne connais pas beaucoup. A part quelques livres relevant plus du policier plus ou moins classique, je tombe sur les E et donc sur James Ellroy que je n’avais lu, même si j’avais pu profiter de certaines de ses adaptations cinématographiques comme celle de LA Confidential qui me laissa une forte impression. Le Dahlia noir, hum, il y a un film … tiens Le grand nulle part qui bénéficie en plus d’un petit bandeau conseil de cette librairie (Le Rat Conteur à Woluwe qui vaut la visite). Aller, ça sera parfait sur la plage.
Ceux qui connaissent ce livre se sont déjà dit à la lecture de mes premières phrases, le gros naïf (bonne supposition car hélas ces vacances ne m’ont pas fait fondre au soleil), et je me suis pris une claque. Une méchante claque, qui fait bien mal, qui perturbe et dont la trace va sans doute rester longtemps. J’avais dans mon processus décisionnel sous-estimé la côté noir du polar, et bien là, je ne suis pas certain que les autres livres soient tous du même niveau (en tout cas les adaptations vues en étaient tout de même assez loin), c’est noir de noir.
C’est un roman à entrées multiples comme semble les affectionner Ellroy. Trois personnages principaux mais aussi des dizaines de personnages que je n’ose pas dire secondaires tant ils sont importants et imposants.
Dans ce livre j’ai l’impression que l’auteur y a tout mis, et ce qui est assez bluffant c’est que cela tient. C’est assez long certes mais il n’y a pas de lenteur dans le récit, voir même quelques fois des accélérations nécessaires pour ne pas en faire un livre de mille pages. Il y a dû avoir des coupes mais la compréhension reste aisée si l’on est attentif.
Un jeune policier donc, au début des années 50, enquête sur un meurtre avec mutilations (réellement glurp - et à ne pas donner à des enfants), un jazzman. Ca sent la cigarette, l’air de sax, la fumée … En parallèle une chasse aux sorcières nouvelle se met en place pour “nettoyer” le milieu du cinéma d’Hollywood et “éliminer l’influence subversive des communistes du 7ème art”. Des enjeux politiques. Des liens forts avec deux grands truands (dont un personnage réel Mickey Cohen). Le monde de l’homosexualité et des gigolos. La corruption. Des gloutons et pour finir, la rédemption face aux péchés. Ce livre peut ressembler au chemin de croix d’ailleurs entrecroisés de différents personnages face aux vices, pêchés et mal-être différents et qui finissent par se rejoindre dans une apothéose dantesque.
C’est dur, les gens meurent et ne relèvent pas, d’ailleurs ceux qui sont encore debout ne tienne plus par grand chose.
Il est impossible de raconter ce livre sans en donner des clés et gâcher le plaisir. Lisez le mais attention à l’impact. Ca tape, ça flingue, ça viole, ça torture. Mais ce qui est le plus troublant n’est sans doute pas ces matérialisations des malaises et folies, mais bel et bien les pulsions noires de l’Amérique de ces années et de l’homme en général. Le mal-être dans la société et là où cela peut emmener l’homme. Cet ouvrage est cependant écrit par un optimiste qui tels les chevaliers de l’apocalypse nous décrit des héros qui se battent jusqu’au bout par principe, sans plus savoir pourquoi, mais jusqu’à la fin, quitte à en mourir. Des idéalistes dans un monde perdu. Je ne connais pas assez Ellroy pour faire d’hâtives conclusions, et c’est un sujet qui ne transparaît que de rares fois dans l’ouvrage, mais on peut être certain que l’auteur est soit un fervent croyant soit un adepte du purgatoire et de la rédemption.
En tout cas j’ai pris une belle leçon, si ce n’est de style (une traduction c’est toujours délicat à juger) mais de construction d’intrigue. C’est un livre de dingue et qui est très loin devant la plupart des écrivains ou scénaristes du style.
Se pose enfin la question de l’adaptation. Presqu’impossible vu la complexité et le nombre d’évènements. Mais pourquoi pas une série ?!

mardi 4 mars 2014

Le linguiste était presque parfait (Double Negative - David Carkeet)

Un livre policier qui n’en a pas l’air. David Carkeet l’a écrit il y a plus de 30 ans (titre original Double Negative - 1980) et c’est une traduction de 2013 en français qui nous l’offre.
Cela se passe dans un milieu de chercheurs / post ou co-universitaires. L’excentricité de ce type de milieu a été maintes fois utilisée pour servir de cadre à des histoires plus ou moins sordides. Dans ce cas précis, la linguistique et l’étude des comportements et langages de bébés offre une singularité non négligeable et même utile dans la résolution de l’enquête. Le héros, narrateur sans doute doué pour son métier mais qui souffre d’un grand problème de confiance en soi, et qui se croit au-dessus de la mêlée, est dans la veine de ces héros de Bukowsky, en  plus soft.
 Alors que l’on voit les luttes de pouvoir et de domination (pour se positionner comme le mâle désirable par les nouvelles recrues) se dessiner au sein d’un petit groupe de moins d’une dizaine de personnes (les linguistes donc), le meurtre de l’un d’eux surgit. Retrouvé dans le bureau du héros, le crâne rasé. L’intrigue est lancée, l’enquête d’un inspecteur bedonnant et original aussi.
Il est réellement difficile de connaître l’identité du (des ?) meurtriers avant de terminer l’ouvrage même si on en très vite convaincu que l’assassin fait partie du petit groupe. C’est déjà un très bon point. Ce qui est appréciable est qu’il s’agit d’un livre sans violence, avec beaucoup de conversations, de suspicions. Le couple formé par le personnage principal et l’inspecteur est aussi, même si relativement classique, digne d’intérêt. On joue au chat et à la souris, sans pour autant que le narrateur en ait conscience. On voit donc une claire distinction entre le réel présumable et ce que ressent le narrateur, ce qui donne un net intérêt à ce récit. Simple mais pas tant que ça. Je n’ai pas eu envie de lâcher l’ouvrage, plutôt même d’en accélérer la lecture. Une bonne réussite.

14 de Jean Echenoz

C’est avec un peu de retard que j’ai lu ce livre, mais finalement en pleine actualité.
14 de Jean Echenoz vient de la rentrée littéraire de septembre 2012. Il est passé sans trop faire de bruit, comme souvent, mais avec des éloges critiques cependant bien présents. Et à vrai dire ce roman court, à peine plus d’une centaine de pages est un vrai petit bijou. Il s’agit donc du chiffre 14, comme il y a maintenant 100 ans en 1914. Que Echenoz ait anticipé que ses acheteurs soient assez paresseux pour laisser passer un et demi et le lire en 2014 semble peu probable (même si sa présence sur des étales consacrés à la guerre 14 prouverait le contraire).
100 pages sur un évènement d’il y a 100 ans que tout le monde a ressassé, écrit, réécrit. Quel intérêt ? Quel défi purement masochiste ce sujet pouvait-il cacher ?
Et pourtant il s’agit d’un très bon livre, extrêmement efficace. Le style comme souvent est simple d’apparence. Des phrases courtes qui se succèdent. Le ton semble extrêmement neutre. L’auteur se dissocie et fait le constat des évènements que vivent ses personnages. On assiste à des moments poignants, des drames parfois mais sans empathie automatique de l’auteur.
A l’inverse d’un Lars Von Trier au cinéma, pas de manipulation des pleurs. Un lecteur rapide, pressé et sans beaucoup de conscience pourrait même ne pas se rendre compte de l’horreur de ces années décrites. J’apprécie beaucoup cette position distante de l’auteur et c’est ce qui fait sans doute le charme de l’ouvrage. En effet qu’écrire de plus fort au niveau émotionnel que ce qui a déjà été écrit, notamment par Céline ? Pas facile, voir impossible de relever le défi, et sans doute inutile.
Alors que dans 14, Echenoz démontre toute sa maturité et sa maîtrise du récit court non édulcoré.
Pour ceux qui veulent se remettre légèrement dans le bain 14-18 mais sans pathos, je le recommande vivement.

La première pierre de Pierre Jourde

Après la désastreuse expérience de lecture de l’ouvrage précédent, ma soif de style a trouvé de quoi la satisfaire dans la Première pierre de Jourde. J’avais trouvé Pays-Perdu, hommage clinique au pays d’origine de l’auteur qui lui avait pourtant valu une agression des autochtones, transformés à l’occasion en hooligans perdant la raison, génial.
Le livre avait généré l’engouement littéraire il y a une dizaine d’années tant il était dense et profond. Je l’avais compris comme une célébration des derniers paysans, révélant dans la rugosité du climat et des gens, une beauté originelle et naturelle.
 
Ce livre est cependant tombé entre les mains des protagonistes (les paysans du village familial de l’auteur qu’il décrit) qui ne l’ont pas lu de la sorte. Certains “secrets” de polichinelle, ou non, à de rares exceptions étant révélés, les sensibilités exacerbées et l’incompréhension ont fermenté dans certaines têtes du village. Ainsi quand l’auteur et sa famille sont allés passer des vacances dans ces lieux, l’agression se produisit. P. Jourde, s’en est sorti grâce à ses bases de karaté, causant même plus de dégâts physiques chez les agresseurs qu’il n’en subit. S’en suivirent de nombreuses discussions et dépôts de plaintes. Les gendarmes ayant du mal à comprendre au premier abord ce qui s’était passé, ayant devant eux des agresseurs plus amochés physiquement que les victimes, rien n’était clair.
Vint le procès.
Ce livre qu’on peut diviser en deux parties, en plus d’être très bien écrit est un récit très honnête avec la pudeur et la prise de conscience qui sont souvent hélas mis de côté dans ce genre d’ouvrages. L’auteur questionne sa mémoire, ses raisons d’être venu là, sa naïveté ne voyant pas qu’il était sans doute inopportun de venir, comme si un invisible désir lui imposait de se confronter à ce monde, comme s’il ne croyait pas que les agressions et menaces puissent devenir réelles. Tout en s’en doutant profondément, inconsciemment ...
La première partie, la narration des faits. La tension monte, puis l’agression, la panique, la fuite. Le stress est tangible, l’écriture vive. Le ralenti de la scène (perception au ralenti d’évènements très rapides et violents liés à une montée d’adrénaline) est très bien décrit.
La seconde partie, moins dans l’action et plus dans l’analyse et la suite des affaires (procès) nous plonge dans une introspection de l’auteur qui cherche à comprendre, qui revient sur ses origines. Les locataires de son domaine le chassent en lui disant qu’il n’est pas chez lui. Xénophobie et racisme primaire ou peur du changement. Racines filiales perdues, tromperies. Ce microsome qui se heurte à la dureté de la nature qui ne fait pas de cadeau, est une cocotte-minute à idées noires. Les quelques rares occupants du village à n’avoir pas cédé à la folie collective et qui ont relaté les faits tels qui se sont produits, et donc pas à l’avantage des agresseurs, ont été mis de côté par le groupe, exclus. Dans ce lieu reculé la mort sociale est particulièrement cruelle.
Malgré ces tourments et cette agression, on sent chez l’auteur une réelle nostalgie figurée par la dernière transhumance qu’il suit avec des gens de toujours. Le livre se termine sur une note réellement mélancolique, un constat amer sur la disparition d’un monde et d’une illusion personnelle. Beau et sage.

jeudi 2 janvier 2014

L’extraordinaire voyage du fakir qui est resté coincé dans un ouvrage sans style

L’extraordinaire voyage du fakir qui est resté coincé dans un ouvrage sans style, sans finesse.
Ce livre dont le titre original relève plus de la PAX (L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puertolas) a rencontré un vif succès critique et semble toujours se vendre très bien. Je l’ai d’ailleurs acheté, succombant à l’attractivité du titre, que je trouve génial, et à la belle couverture - sans doute sponsorisée cependant - ainsi qu’à la lecture ou écoute de critiques de Jérôme Garcin, Crépu, ...
J’étais assez excité de passer à quelque chose de vif, de drôle et d’original après avoir lu un livre, de grande qualité au demeurant, plus lourd sur l’histoire des religions.
J’ouvre, je débute, mes yeux s’activent, les lignes passent, mon excitation tombe gravement. Je referme le livre après une quinzaine de pages. Je suis profondément déçu. Je ne comprends pas. Finalement je laisse le bénéfice du doute à l’auteur. Comment peut-on aussi mal débuter un roman que tout le monde dit si génial. Ces premières pages sont à vomir, d’une platitude extrême. J’ai l’impression désagréable de lire un élève de quatrième rédiger son premier récit de fiction. Manque de vocabulaire, constructions simplistes mais non percutantes (que vous ne vous mépreniez pas à la lecture de ce commentaire, la complexité des structures n’est pour moi en rien un gage de qualité stylistique, n’est pas Proust qui veut, et heureusement que d’autres sont capable de procurer efficacement des sensations au lecteur sans lui imposer des phrases d’une page), et traits d’humour d’une lourdeur, d’un manque d’esprit me rappelant les plus mauvaises productions d’AB (Hélène et les Garçons et autres …)
 
Bénéfice du doute donc. Je me décide, pour lui donner toutes ces chances, convaincu que quiproquo il y a et que la presse littéraire ne peut pas être si mauvaise que cela, surtout Jérôme Garcin pour qui j’ai encore beaucoup d’estime quant à ses avis littéraires, de le lire intensément d’un bloc. Je prends le livre jaune, passe par la France, l’Angleterre, l’Espagne, le Brésil, la Lybie … pour atterrir dans un champ dévasté où la créativité n’a pas lieu de citer et où la vacuité de l’ouvrage reste là, nue devant moi. Est-ce une conspiration ? Une opération RP et marketing d’Ikea pour redorer son blason après les quelques scandales qui ont émoussé sa perfection scandinave ? Les critiques ont-ils reçu des Billy gratuitement pour leur faire chanter ces louanges ?
Si ce n’est le cas, citez-moi des moments drôles (sauf le titre qui est une trouvaille). Tout est lourd, pesant, écrit d’avance. L’auteur veut nous surprendre en l’emmenant de pays en pays, sur un faux fond de réflexion sociale sur l’immigration. Bouh, pas bien, les gens sont traités comme des animaux, bouh pas bien : Le mal c’est mal ! J’ai réellement essayé d’adhérer, de m’emballer, mais l’écriture tue le sujet. Je ne vais pas m’amuser à prendre des phrases et à les ridiculiser, je pense que très peu d’ouvrages sont capables de résister à l’exercice. Et même si c’est drôle de le faire c’est un exercice intellectuellement peu honnête et très partial.
 
Cependant je ne comprends réellement pas l’engouement pour ce livre de très très faible niveau dont même l’histoire est à peine digne de la qualité scénaristique d’un Joséphine ange-gardien.
J’avais peur d’être le seul à ne pas avoir compris toute la finesse de l’ouvrage devant tant d'enthousiasme critique, et j’ai récemment croisé d’autres victimes de ce livre. Cela m’a donné envie de dénoncer ces très mauvaises critiques. Pour rétablir ma vérité, partiale comme toutes, ce  livre est mal écrit, les personnages sont simplistes, les sentiments qui y sont exprimés sont extrêmement racoleurs et superficiels et l’humour est digne de celui d’un ivrogne titubant complétement saoul, faisant rire à de rares exceptions par hasard mais essentiellement pathétique.


lundi 3 septembre 2012

La nébuleuse du Crabe et autres récits autofictifs.

Je passe après la bataille vous me direz, près de 20 après la parution de ce roman d’Eric Chevillard La nébuleuse du Crabe. En pleine rentrée littéraire, pas très actuel, et pourtant quand on découvre un génie poétique on peut bien s’extasier avec un peu de retard. Peu de temps après avoir vu la poésie sur grand écran grâce à Holy Motors, je l’ai vue entre mes mains dans ce récit protéiforme d’Eric Chevillard. Chevillard qui est pour moi (et d’ailleurs pas que pour moi, ayant une large notoriété aujourd’hui, même si renommée n’est pas souvent égale de qualité) un des génies littéraires du moment. Je l’avais découvert par hasard avec Du Hérisson, pris par son style si juste, drôle et cruel. Cette histoire de hérisson qui apparaît sur la table d’écriture d’un auteur confronté à la page vide, cercueil créatif scellé par la présence inopinée de ce petit être mangeur de gomme m’avait happé. La beauté absurde et décalée m’avait subjuguée. Me demandant tout de même plusieurs fois si je comprenais bien ce que je lisais, me mettant à prêter à l’auteur tout une ribambelle d’allusions plus jouissives les unes que les autres, j’ai toujours gardé en tête ce créateur comme majeur, n’ayant pourtant lu qu’un de ces livres à ce moment là. 
Arriva ensuite Palafox, dans mon ordre de lecture, publié en 1990, livre où la cruauté et la monstruosité n’ont pas de bornes et pourtant livre angoissant, émouvant, amusant, dérangeant. En profitant des versions de poches de quelques unes de ces œuvres (hélas seulement un nombre limité) me voici donc en compagnie de Crab, véritable allégorie multiple, Protée d’apparence, de sentiments ressentis et communiqués. Comme si Crab était l’Homme dans son entièreté. Chevillard arrive à présenter en Crab l’humanité presque‘entière aussi bien dans sa superficialité condamnée que dans sa profondeur sentimentale. Ainsi comme le génère Oscar chez Carax, Crab nous fait vibrer, nous fait peur, nous donne envie de vomir, nous enchante, nous faire rire, suscite l’admiration, la crainte, l’indignation. 
N’est-ce donc pas ça la vraie beauté artistique, la communication des émotions, expérimenter les territoires avancés des sensations et les mettre à la portée du plus grand nombre. Pas besoin d’être un fin lettré, disciple du Littré pour comprendre Chevillard, son style est extrêmement limpide, précis, implacable à vrai dire. Il faut être ouvert d’esprit, prêt à lire un roman non romancé, sans véritable histoire linéaire, mais plutôt une série d’émotions. L’humour chez Chevillard, et cette prise de distance quant à son sujet sont exceptionnelles. Il est sans doute un homme d’une finesse extrême qui ne se dépense pas en histoires narcissiques infantiles. 
Merci M Chevillard d’avoir déjà fait tout cela, il m’en reste encore beaucoup à lire et c’est un plaisir de l’imaginer. Pour les plus curieux qui se demandent ce qu’il en est, commencez par son blog l’auto-fictif, duquel sont tirés régulièrement des ouvrages. Le format de trois paragraphes par jour, respecté à la lettre vous feront rentrer dans l’univers de ce grand écrivain. Le blog est ici. Et surtout si vous ne comprenez rien, arrêtez d’essayer de comprendre et laissez vous porté par la vague, vous ne le regretterez pas.

lundi 21 février 2011

Des éclairs de génie

Des éclairs de Jean Echenoz est annoncé comme la clôture de la trilogie dans laquelle il se fait le récit de trois existences connues, remarquables et à la fin tragique. Trois génies et tragédies, Ravel, Zatopek et Tesla, qui n’ont à première vue pas grand chose en commun sauf leur fin, ont donc été l’objet des trois derniers livres d’Echenoz : Ravel, Courir, Des éclairs. De ceux-ci seul Courir m’a échappé, ainsi le rapprochement que je peux en faire ne concerne pas l'ensemble du triptyque mais son début et sa fin.

Gregor, héros de l’ouvrage est le double échenozien du célèbre mais souvent mal connu inventeur serbe Nikola Tesla que l’on suit au travers de ses découvertes rocambolesques. Cela fait de ce livre un roman instructif. Me rappelant vaguement de l’unité Tesla pour la mesure de champs électromagnétiques, je n’en connaissais pas grand chose d’autre. Qu’il s’agisse du développement du courant alternatif, de l’invention de la radio, du radar, même du laser, cet inventeur semble être dès les premières pages un inventeur de génie, étant celui qui fit basculer, travaillant alors chez Westinghouse, les Etats-Unis vers le courant alternatif plus pratique au dépends du courant continu d’Edison, trop contraignant et moins fiable. Ce dernier allant par rage démontrer les dangers de ce courant alternatif sur l’homme en créant ce qui s’avérera être la première chaise électrique. Il est fascinant de voir que l’un des outils des massacres légaux le plus utilisés n’ait été à la base qu’un contre argument marketing, ne voulant pas vanter le côté humain car peu douloureux de l’arme de la mise à mort comme le fit Guillotin, mais voulant prouver l’atrocité de l’effet du courant alternatif sur l’homme. Il est d’ailleurs révélateur pour l’histoire des Etats-Unis que cet outil de massacre et de torture ait été le moyen de mise à mort le plus répandu pendant un siècle, avant de céder place peu à peu à un procédé plus clinique, l’injection létale.
Concernant la trajectoire du héros, elle est, comme le sont souvent les sujets de ce type d'ouvrage, triste et tragique. Sans doute les héros épanouis finissant dans le bonheur ne laissent que peu de place à l’interprétation de l’auteur et sont donc moins choisis comme matière à romancer, à moins qu’ils ne soient tout simplement moins nombreux. Dès le départ, on sent que Gregor ne vit pas pour être heureux, il est animé par l’excitation de la découverte, agissant plus comme un Dom Juan de l’électricité, développant un concept, déposant un brevet à la va-vite puis passant à autre chose, sans doute pour atteindre un but quasi impossible, maîtriser l’énergie universelle et l’amener à la disposition de tout un chacun gratuitement, voulant réaliser une action digne d’un dieu. Projet vu du mauvais oeil de ses industriels contemporains, et qui le serait toujours aujourd’hui, condamnant les marchands d’énergie.
On espère à chaque page que Gregor va s’épanouir, s’ouvrir aux autres, montrer du bonheur, et rien, le tragique le poursuit et l’auteur qui le décrit avec un ton le plus souvent compatissant mais parfois condescendant, semble ne pas vouloir le sauver même pour le bien-être du lecteur. Confirmant que l’ennemi n’est ici pas la maladie, comme ce fut le cas de Ravel qui dut céder à une déchéance mentale et physique, mais est en lui même. Les scènes de fin sont d’ailleurs pour moi trop longues et trop marquées, alors que quelques pages auraient suffi à nous faire comprendre cette fin tragique. L’auteur reste respectueux de son sujet et ne devient étrangement familier que par deux moments qui ne sont pas dans le ton de l’ouvrage et sont les seules imperfections de cet ouvrage froid et mélancolique (moments de l’appétit sexuel et celui de l’exaspération face au pigeons).
Pour ceux qui ont lu Semmelweis de Céline, vous y trouverez des similitudes marquantes et des destins que l’on peut rapprocher de par le côté précurseur, révolutionnaire et mal aimé des défenseurs des dogmes. J’avais été emballé par Semmelweis, ici un peu moins sans doute à cause de la possible redondance du propos, cela reste néanmoins un ouvrage instructif et efficace.

mardi 25 janvier 2011

La carte et le territoire de Michel Houellebecq

Rares sont ceux, dans ma génération, qui avouent être des novices de Houellebecq tant il oscilla entre phénomène de mode, dernier génie de la langue française ou encore usurpateur dénué de talent. Même si je l’ai pendant longtemps mésestimé par simple anticonformisme me voici il y a quelques mois devant l’ouvrage sur un étale, réalisant ma stupidité d’avoir laissé un préjugé guider mes non-lectures.
Je fais mon mea culpa et entre donc en possession d’un exemplaire de la Carte et le territoire sans savoir du tout à quoi m’attendre ce qui fait sans doute de ma lecture, une lecture assez neuve sur l’ouvrage d’un auteur étudié, disséqué et vilipendé maintes fois. On m’a prévenu : “tu ne devrais pas commencer par celui là, il est pas mal mais c’est vraiment pas son meilleur”.
Prévenu je prends l’ouvrage avec des pincettes. Les premières scènes et le schéma narratif est simple, assez classique et m’embarque plus par curiosité que par réel goût du style. J’ai trouvé cela assez froid, pas loin d’être chirurgical par moment. Pas que ce soit tranchant mais plutôt aiguisé, on sent que l’auteur est sur le fil, ne voulant pas faire décoller l’ouvrage ni le faire sombrer dans des histoires totalement dénuées d’intérêt.
J’ai été surpris par ce qui m’est apparu être des règlements de compte avec différentes personnalités (“le coming-out de JP Pernault) et par les placements de marque. Ce qui m’a fait m’interroger sur le rapport à l’argent de l’écrivain même. Rapport qui est mentionné par la suite lorsque l’auteur se met en scène, se faisant apparaître comme un personnage clé du roman. Du coup on ne sait vraiment plus sur quel pied danser. Je prends plutôt le parti que l’auteur ne se prend pas au sérieux et souhaite presque s’excuser d’exister, de ce qu’il est, morfondu dans un inconfort moral anéantissant.
En adoptant ce point de vue le personnage de Houellebecq prend un caractère inévitablement comique, et ce jusqu’à la fin. C’est ce qui m’a fait tant aimer cette troisième partie qui recèle de moments d'anthologie. Sans en dire trop celui de la cérémonie est tout simplement splendide. De même que ce déplacement de l’intrigue sur un terrain qui semble n’avoir que peu de choses en commun avec les deux premières parties pour mieux revenir au destin et à l’analyse psychologique du héros.
Au départ, ce héros, Jed Martin, plutôt un antihéros assez typique de la littérature française contemporaine, est en grande partie paumé, dans un état de semi-latence sociale, n’ayant pas grand chose dans la vie sauf ses quelques créations artistiques dont le succès nous est distillé au compte-gouttes par l’auteur. Orphelin de mère et avec un père qu’il pense plus absent que lui même mais qui s’avère être en fait son double du monde professionnel, Jed passe à côté de ce qui semble être les bonheurs communs de l’existence. Il ne peut pas aimer, ses névroses le poussent dans son art et l’excluent tout à fait. De ce fait le héros Jed Martin est sans doute plus un autoportrait de l’auteur que le personnage de Houellebecq (dans le livre) lui-même, ou plutôt il est ce qu’est Houellebecq et le Houellebecq du livre est la projection que l’auteur a de lui-même. En somme on pourrait avoir peur de tourner autour d’une fausse histoire, simplement égocentrique plus qu’autobiographie mais les ressorts scénaristiques, les pointes d’humour, les critiques des us et coutumes et autres dérives de la société en font un roman savoureux, sans trop de longueurs.
J’entends à droite et à gauche que ce n’est pas son meilleur, que ça ne vaut pas un Goncourt. Pas son meilleur, je ne peux pas juger, pas un Goncourt pas d’accord vu la qualité générale de la littérature française contemporaine. Plongez dedans, vous ne serez normalement pas déçu. Et si vous l’êtes je crois que vous êtes en phase avec notre triste époque littéraire.

mercredi 31 mars 2010

La peur des barbares de Tzvestan Todorov

Pour ceux qui ne boivent pas toutes les paroles de nos politiques, qui ne pensent pas que Lagaffe devrait présenter le JT, qui n’ont pas peur de l’autre, cet ouvrage ne sera pas une révélation mais il synthétisera de façon claire et simple (certains diront peut-être simpliste) les dynamiques et enjeux géopolitiques de notre siècle.

Pour ceux qui confondent musulmans et terroristes, qui pensent que l’intervention armée est la meilleure façon de guider les peuples vers la démocratie, qui pensent qu’on peut tout se permettre jusqu’à torturer sans vergogne afin d’avoir toutes les informations possibles pour éviter un attentat ce livre est essentiel. Vous risquez de le rejeter en partie mais dans le meilleur des cas il ouvrira légèrement vos œillères.

J’avais déjà entendu quelques propos de Todorov et le situait vaguement dans un courant de philo socio géo politique moderne. Plusieurs de ses ouvrages semblent avoir été récemment repris dans la collection biblio essais de Le livre de Poche et donne l’occasion pour 6€ de se pencher sur des réflexions pertinentes qui vous feront prendre de la distance par rapport à la pensée de plus en plus unique qui s’installe dans nos pays.
Cet ouvrage reste très abordable et facile à lire sauf peut-être les premières pages qui reviennent de façon classique sur la définition du mot barbare.

J’ai particulièrement aimé les recommandations et pistes de réflexions développées par l’auteur au niveau des actions politiques et citoyennes. C’est bien souvent ce genre de synthèse qui manque dans ces livres de philosophes modernes, le constat est souvent bien fait, quelque fois orienté mais reste intelligent, les critiques des erreurs présentes et historiques et abondent mais on se demande souvent what next ? Ici l’auteur prend position contre la politique extérieure américaine, propose d’autres voies, au niveau de la conception du monde, de l’analyse des situations, des réactions aux « attaques ». L’ouvrage brasse un grand nombre de concepts empruntés à différentes spécialités, de l’analyse sociologique, à la religion en passant par de la stratégie militaire et ainsi que la structure de nos systèmes politiques et de la diffusion de l’information prenant toujours en compte et les racines historiques afin de chercher un comment et non pas un pourquoi, mais aussi en l’inscrivant dans son contexte. L’homme est homme et qu’il soit terroriste présumé ou militaire professionnel bombardant des civils il reste homme et l’auteur se défend de cette volonté d’objectiver l’autre et de le rejeter.

C’est un des principaux enjeux du monde moderne, ne pas tomber dans la haine de l’autre, de ce qui est différent. Au sein de nos sociétés de plus en plus multiples et de l’explosion des frontières de la communication qu’offre le web, les populations sont amenées à prendre connaissance de beaucoup plus d’éléments qu’auparavant. Mais c’est paradoxalement dans ce même temps que la liberté de connaître et d’apprendre semble la plus en danger depuis ces 50 dernières années. Malgré tous ces media disponibles, il était bien difficile pour un jeune américain de penser que les Irakiens ne possédaient pas d’armes de destruction massive et n’étaient pas en train de préparer de nouveaux attentats meurtriers après 2001. Ce qui dans la structuration d’un comportement peut hélas faire tolérer des manquements aux principes de bases de la démocratie, démocratie pour laquelle même les gouvernements disent se battre. Todorov entre dans le débat, comment promouvoir la démocratie, la liberté des peuples et des individus alors que des photos d’avilissement, de massacres de civils perpétrés sur des « présumés » coupables sont diffusés dans le monde entier par internet. Rien de détonnant pour les avertis, mais il va plus loin, évoque un rôle qu’il souhaite et trouve nécessaire pour l’Europe qui devrait s’émanciper de la tutelle américaine via l’OTAN et se positionner comme une force indépendante et détachée des excès outre-Atlantique.

Je conseille donc vivement ce livre, à tous les sceptiques et même aux convaincus, et si nos conseillers politiques et gouvernants pouvaient intégrer ces quelques vues à leur prise de décision, on ne pourrait qu’être gagnant.


samedi 20 février 2010

Gomorra de Roberto Saviano

C’était un dimanche soir dans la voiture, écoutant le Masque et la plume en période du festival de Cannes. Ils évoquaient deux films italiens qui semblaient à les entendre assez réussis. L’un était Gomorra de Roberto Saviano, adaptation de son livre portant le même nom.

Mon envie d’aller voir le film ne suffisant pas à convaincre madame, trouvant le livre peu après je me suis dit au moins j’aurais l’histoire. Cela fait déjà il y a un certain temps mais comme le livre est paru récemment en poche on peut dire que ça reste d’une certaine actualité. J’ai donc fini par le lire et ma conclusion est que j’ai encore plus envie de voir le film.

Je ne m’attendais pas à ce type d’ouvrage, j’imaginais une histoire un peu à la Donnie Brasco, sachant que l’auteur avait un contrat sur la tête et vivait sous protection. Mais c’est bien différent et bien plus dense, d’où la difficulté probable à l’adapter à l’écran. Il s’agit d’un livre d’enquête extrêmement poussé, vu et vécu de l’intérieur, qui lâche des vérités dont les acteurs doivent détester qu’elles soient ainsi médiatisées. Tout, et tout le monde y passe, au sens propre comme au figuré.

L’enquête commence de façon anodine dans les banlieues napolitaines et un premier volet économique de l’empire de la camorra est mis à jour, les ateliers textiles où des ouvriers pour certains avec un savoir faire unique travaillent sur les costumes de grandes marques, payés pas plus de 500€ par mois. Ces ateliers semi-clandestins, travaillant parfois pour des grandes marques et le reste du temps faisant les mêmes habits mais qui seront distribués par des canaux de contrebande. Le mécanisme économique, le réseau, le pourquoi du comment est mis à nu. On comprend le rôle économique et encore plus terrorisant l’existence clé et en quelque sorte nécessaire de ces activités clandestines pour notre économie. L’approvisionnement pour les grandes marques des tissus les plus prisés sont assurés par les clans et de ce fait les marques n’ont jamais attaqués ces derniers pour contrefaçon avant que des scandales publics n’éclatent, sans quoi elles se seraient coupées de leur approvisionnement mais aussi d’une manne d’ouvriers hautement qualifiés travaillant pour très peu d’argent.

Roberto Saviano procède de même avec les autres volets économiques maîtrisés par les clans, la drogue, l’immobilier et BTP, le ramassage et traitement des déchets. Au fur et à mesure des pages, après les passages sur la corruption, les liens politiques, la puissance et le rôle militaire des clans, ayant été pour certaines guerres les seuls approvisionneurs en armes et véhicules militaires de nations comme l’Argentine en 1982, on partage le sentiment final d’impuissance de l’auteur, devant cette hydre. Qu’est-il possible de faire pour changer cela, pour faire sortir tous ces hommes de la violence dont ils sont prisonniers ? L’auteur a pris le courage de dénoncer, non pas en lâchant des bribes d’informations ou en faisant un livre romancé, racontant le parcours d’un ou plusieurs mafieux, mais bel et bien en décortiquant tout le système pour expliquer et montrer la dangerosité et la toute-puissance de ces organisations multiples.

Ce livre est tout simplement énorme, terrorisant et fascinant. Pourtant amateur de films de gangsters je ne m’attendais pas à ce que j’ai pu apprendre et le petit malaise qui m’a pris en refermant le livre s’efface à peine. Un petit goût d’ordure toxique m’est resté longtemps dans la bouche.

lundi 25 janvier 2010

Au château d'Argol de Julien Gracq

Pour terminer avec ce mois de Janvier et mes critiques de romans- termes que je préfère concernant mes articles à critiques littéraires n’ayant pas la prétention de connaître par cœur l’œuvre des auteurs auxquels je m’attaque - voici un auteur que j’ai lu pour la première fois il y a très peu, Julien Gracq. J’avais lu il y a quelques années un magazine littéraire qui lui était consacré, peut-être était-ce pour sa mort en 2007.

A l’époque j’avais été surpris et charmé par une interview, où ne se jugeant plus assez réactif pour répondre à une interview en direct avec la dose de subtilité qu’il aurait souhaité y mettre, il avait demandé qu’on lui envoie les questions pour y répondre par écrit. Cette interview était de ce fait particulièrement dense et intéressante, ne laissant en rien présager que l’âge eut pu affecter les capacités de réflexion de l’auteur aimé unanimement par la critique littéraire. Son œuvre est dite protéiforme et s’est, selon les articles que j’ai pu en lire, imposée sans avoir recours à l’affiliation à un quelconque courant.

J’ai donc commencé par le début en prenant son premier roman Au Château d’Argol ne sachant pas du tout à quoi m’attendre. Achevé en 1937, il a été comme c’était d’usage à l’époque pour les brillants auteurs refusé par Gallimard mais publié en 1939 par l’éditeur José Corti auquel il sera toujours resté fidèle. Un des plus beaux exemples de relation et d’amitié entre un écrivain et son éditeur. Pour les lecteurs en revanche il est plus difficile de trouver ses œuvres qui n’ont pas été éditées en poche et que vous trouvez en livre José Corti (pour ceux qui n’ont jamais lu au coupe-papier pensez-y) ou en collection de la Pléiade. Hélas toutes ces éditions sont un peu plus coûteuses qu’un livre de poche mais sans doute le trouverez-vous dans les bibliothèques.

Ce qui m’a surpris dans ce roman fut le ton résolument romantique et j’ai dû vérifier la date de publication et celles de vie de l’auteur ayant réellement l’impression au premier abord d’être en plein 19e siècle, au coin d’une cheminée imposante, le tonnerre vrombissant et les éclairs illuminant les moustaches de ce chat qui miaulait étrangement comme hypnotisé par les oscillations des ombres projetées des arbres sur la tapisserie du salon en velours sombre. Pardon, je me suis égaré. Reprenons. Cet ouvrage semble romantique, et on a l’impression à tout moment qu’un vampire pourrait surgir de cette extrêmement dense forêt où le héros sur le conseil d’un ami a acheté un vieux château sans l’avoir visité. La nature l’ensorcelle et il semble se nouer entre lui et elle un pacte obscur qui verra son dénouement à la fin de l’histoire. L’ami fidèle ayant conseillé notre héros d’acquérir cette demeure ancestrale et énigmatique, comme si elle avait une âme noire, arrive dans ce lieu reculé pour lui rendre visite mais n’arrive pas seul. L’élément perturbateur n’est absolument pas dissimulé mais incarné par la charmante jeune femme qui sera le sujet d’embrasement et de discorde des deux amis.
Une histoire simple certes, mais une mise en scène et une écriture qui vous ensorcellent tout en vous mettant mal à l’aise, ayant peur à tout instant qu’un drame empreinte le long sentier et vienne toquer à la lourde porte.
Cette nature qui m’avait prévenu dès le début du roman en se manifestant lors d’une ballade sur la plage semble être un incubateur de passions bien plus violentes que celles communément écrites au 20e siècle. La multiplication des adjectifs (qui semblent pour certains même hors d’usage) et des descriptions est mystifiante.

Un magnifique travail d’écrivain qui ne peut que donner envie de lire la suite de œuvres de Gracq, tout en laissant quelques instants un frisson passer dans le dos du lecteur.

mardi 19 janvier 2010

L'expert de Trevanian

Entre le classique du Giono et la sortie récente de Tejpal il restait à faire la critique d’une réédition, ou plutôt de la traduction dans notre langue d’un roman policier datant de 1974. Alors que les ventes de livres du secteur polar ont été redynamisées par les Millenium et les Camilla Läckberg ce type de roman a-t-il encore une chance ?

Pas évident. Pour une fois je vais vous parler d’un livre qui m’a peu emballé, pas au point qu’il m’en soit tombé des mains malgré tout. Certains passages valent le coup mais hélas peut-être est-il un peu tard de le lire en 2010 pour être surpris pas la noirceur, la violence et la crudité nue du parcours de cet agent spécial. En faisant un effort de recadrage par rapport à ce qui pouvait s’écrire dans les années 1970 dans ce style on peut être certes plus indulgent.

Trevanian est comme le dit la 4e de couverture l’un des auteurs les plus mystérieux de ces dernières années … Il eut un grand succès (des millions de livres vendus en 14 langues à travers le monde) et mourut sans qu’on sache trop comment, surement dans les Pyrénées. Certes cette mini-bio nous entraîne sur la voix de l’identification de l’auteur à son héros, Jonathan Hemlock, alpiniste de passion, expert et collectionneur d’art pour le grand public, et tueur à gages pour une cellule secrète du contre-espionnage américain. Et pour couronner le tout qui souhaite qu’on le laisse tranquille à la retraite.

L’expert est le deuxième ouvrage consacré aux aventure de ce héros et sans doute est-il préférable de commencer par le début c'est-à-dire La Sanction.
A part quelques violences physiques inédites, comme le supplice imposé à un agent découvert et le concept de pâturage, pas grand-chose de surprenant. Il y a des agents doubles ou triples, un héros super puissant qu’on sait déjà dès le début imbattable et beaucoup de morts. Sans doute la conception de nos héros a-t-elle changé. Les héros virils et tout-puissants sont moins à la mode et nous font plus figure de dinosaures que de modèle inébranlable. Le lecteur souhaite aujourd’hui pouvoir s’identifier à celui dont il suit les aventures, hors Trevanian par ce choix du héros absolu n’en offre pas la possibilité. Cela fonctionne malgré tout mais devait rencontrer plus de succès il y a quelques années. Aujourd’hui nous sommes trop habitués aux héros perturbés car ils ont fait caca-mou, qu’ils sont harcelés par leur patron ou parce qu’ils enchaînent les déboires sentimentaux. Les amateurs de Rambo y trouveront cependant leur compte mais pas forcément ceux de Snatch.

Il n’y a pas que cela, car bon nombre d’histoires avec des héros tout puissant ou archétypes d’une ancienne école tiennent la route. Il s’agit sans doute d’un manque de rythme. Les choses s’enchaînent trop vite pour se décanter. On a à peine le temps d’être dans l’ambiance que l’adversaire est déjà mort. Les descriptions ne sont pas assez incisives ou trop courtes. Seule la psychologie du héros semble un tant soit peu travaillée, celle des adversaires est trop simpliste et voudrait fonctionner grâce à des images chocs comme la nudité constante d’un des personnages clés. C’est hélas de la poudre aux yeux. Les personnages sont inachevés et ce roman donne l’impression qu’il a été malgré tout écrit à la va-vite. Évidemment l’accélération du rythme vous permettra tout de même d’aller jusqu’au bout de ces 300 pages mais vous aurez un goût d’inachevé. Finir des histoires par des morts est un procédé que je trouve trop simple et évident d’un point de vue scénaristique et je regrette que cette multitude de personnages qui gravitent autour du Hemlock ne soient que de piètres faire-valoir. Je regrette que l’auteur n’ait pas pris plus de soin au traitement de Mac Taint par exemple, une bonne idée à la base mais qui n’est pas exploitée.

Pour ne pas condamner l’ouvrage, vous passerez un moment sympa mais il ne vous en restera pas grand-chose. Idéal pour un voyage en train dans un wagon surchargé par les cris d’enfants, au moins vos envies de meurtre se réaliseront sur papier.

mercredi 13 janvier 2010

Un roi sans divertissement de Jean Giono

Les livres de Jean Giono semblent toujours être de petits plaisirs discrets mais intenses.
La banalité apparente des personnages, cette France d’il n’y a pas si longtemps que ça mais quand même, rien de bien sensationnel à première vue.

Pour alterner avec les romans contemporains qui offrent une satisfaction aléatoire je me suis pris cet ouvrage en poche, pas cher, prends pas de place, pas non plus trop épais, parfait pour emporter sur soi. J’ouvre, je lis, c’est l’hiver, il fait froid, autant qu’en ce moment, c’est neigeux, c’est un peu glauque quand même.

Ça se concerte dans le village, il y a un arbre, un grand, du type qu’on voit de loin, pas toujours, mais quand même un peu même par temps de brouillard et puis Marie Chazottes qui disparaît. Et voilà bientôt que c’est le tour d’un autre, et il neige encore plus. On n’y voit rien sauf quelques pas qui se perdent dans la montagne. Oui parce que là on est en plein montagne, et y a pas grand monde qui peut y venir quand il y fait un temps pareil. C’est bien embêtant car on ose même plus sortir. Et puis encore une autre, la lumière encore allumée, sortie en chaussons, on trouve même pas le corps, mais alors ? …
Et c’est à ce moment que seul, j’ai posé le livre, scruté autour de moi et suis allé vérifier que ma porte était bien fermée à clé.

Peu d’ouvrages ont eu sur moi cet effet stressant malgré les tentatives d’auteurs mal inspirés de se lancer à 100% dans la rédaction de ce qu’ils veulent appeler thriller, alors que bien souvent il ne s’agit que d’un mixe de sang et d’inconnue sans queue ni tête. « Il faisait nuit, une nuit sombre. Il était tard, rien ne bougeait même pas le chien de Tombstoners de la ferme d’à côté. Tout à coup derrière moi j’entendis le porte extérieur de la cuisine s’ouvrir, pourtant seul John avait les clés … »
C’est bien souvent la qualité littéraire, la description et l’ambiance qui font défaut. Ici tout est présent. Ne vous y méprenez pas il ne s’agit pas d’un roman à enquête ou policier. Le voile sur le meurtrier tombe bien avant la fin. En revanche notre héros se dévoile au fur et à mesure des pages pour s’effacer dans une nappe de fumée, de fumée de cigare même.

Ce personnage, gendarme effervescent puis qui s’enfouit dans une sorte de retraite est le roi de cet ouvrage. Je ne vous en dis plus car Jean Giono sait avec saveur comment inspirer son lecteur sans pour autant le mettre sur la voie, c’est cela la grande littérature. Si l’on veut imposer exactement à son lecteur ce qu’il doit penser, quelles images il doit se représenter autant faire un film à la Lars Van Trier (qui se vante pitoyablement de vouloir maîtriser les sentiments qu’il inspire à son spectateur). Bien entendu le sentiment naît de la lecture, de la contemplation ou du visionnage de l’œuvre qui est elle-même le fruit de l’auteur, mais le plaisir de lecture (et de toute appréhension d’œuvre artistique) réside aussi en partie dans le degré d’imagination qui est laissé au lecteur. Même un Rastignac, ne sera pas dessiné de la même façon par vous et par moi, et pourtant ce n’est pas Balzac qui fait les plus légères descriptions de la littérature.
La force de cette ouvrage réside sans doute dans cette liberté, cette liberté de lecture, ce non jugement du narrateur, ou plutôt des narrateurs.

L’inconnu c’est le thème du livre : comment connaître ce meurtrier invisible, comment connaître cet homme qui n’est pas du village ? Car il est vrai que dans ce village, on connaît tout, les choses ne changent pas sauf la nature et les saisons, il n’y vient rien de nouveau un peu comme dans un monde perdu. Auteur féru de nos campagnes Giono en plus d’avoir offert un récit intriguant et plein de poésie laisse une trace historique touchante de ce qu’était la vie dans un petit village du siècle dernier. Restent à savoir si les vagues de froid que nous traversons font enfanter de si terribles histoires …
A lire sans hésitation au coin du feu un soir d’hiver de préférence.

Histoire de mes assassins par Tarun J Tejpal

Pas toujours facile de trouver son bonheur dans la multitude de livres qui sont sur les étales. Et si vous n’avez pas de libraire à qui vous fier un tant soit peu vous êtes bon pour lire les ouvrages qui seront les plus médiatisés, de même si vous allez chez des libraires imbus d’eux-mêmes (voir article sur la Confession négative).

Alors voici un conseil de lecture d’un ouvrage dont mon libraire m’a parlé en des termes très justes : « c’est vraiment pas mal, l’histoire d’un type qui apprend sans trop comprendre qu’il y a eu une tentative d’assassinat contre lui. On suit l’histoire de chacun de ses assassins. Ca se passe dans l’Inde, et c’est pas mal foutu car si vous connaissez pas bien [l’Inde] ça vous fait découvrir le pays, et pas que les castes les plus aisés […] Oui, c’est quand même assez violent […] une traduction de l’anglais mais c’est pas mal écrit. Faut juste pas trop s’attarder en le lisant car il y a beaucoup de personnages et avec les noms indiens c’est pas toujours simple de s’y retrouver ».

Tout ça m’a semblé bien résumé à la lecture. Malgré un certain temps pour rentrer dedans je ne peux que recommander ce livre où il faut réellement plonger tête la première et se fixer d’avaler les 600 pages en un temps bref (2-3 semaines) si l’on veut ne pas s’y perdre. On est bien loin du Taj Mahal et l’esthétique indienne présentée par l’auteur est tout sauf blanche, vêtue d’une pauvreté et d’une violence par moments terrifiantes.
L’histoire du journaliste, celui qui apprend à sa grande surprise qu’un assassinat a été fomenté contre lui sert à la fois de fil conducteur au parcours de cette Inde de basse caste et de référent contrasté, opposant le mode de vie « nanti » occidentalisé à la précarité des plus nombreux. D’un côté jeux politiques, délits d’initiés, services secrets, de l’autre poussière, décharge, quais de gare, prostitution et mort.
L’auteur évite fort heureusement de s’aventurer dans un système manichéen qui ne pourrait que lasser le lecteur mais y préfère fort justement une narration brute et directe, avec finalement très peu de parti pris. Le point commun des 5 histoires (4 plus exactement mais je vous laisse découvrir pourquoi) se trouve dans la relative fatalité de la trajectoire de chacun. Comme si toute qualité ne pouvait faire échapper une personne ordinaire à sa basse caste, à sa pauvreté et à l’ignominie des plus puissants. Ainsi Chaku, Kabir, Kaliya, Chini et Hathoda, coupables de tentatives d’assassinat sur le journaliste aux valeurs morales aléatoires, que l’on peut aussi bien aimer pour sa position première de victime que détester à cause de sa position attentiste, lointaine et nombriliste quant aux évènement qui lui sont rapportés, sont aux prises avec leur destins et vous verrez que même Vishnu y met son grain de sel, comblant de cruauté le dénouement de l’histoire.

Si vous êtes comme moi et n’avez de l’Inde que les images véhiculées par la chanson Kashmir de Led Zep, par le thé que vous en buvez et par l’histoire du mahatma, ce livre vous plongera dans la profondeur de ce pays. Vous sentirez à même votre peau la chaleur brûlante de la poussière, le dénuement face aux luttes d’influences et la vulnérabilité des mal-nés.
Encore heureux que ce pays ne compte pas près d’un milliard d’habitant, ni n’est une puissance économique émergente. Sinon nous aurions toutes les raisons d’avoir de profonds soucis vu le manque de respect des droits de l’homme et la corruption généralisée qui semble y régner. Et comme toujours il ne s’agit que d’un roman de plus et ne peut être pris au sérieux diraient les politiques …

dimanche 29 novembre 2009

De la lecture négative - inspiré par la Confession négative de Richard Millet

Un de mes amis, critique littéraire à ses heures, m’avait envoyé le lien pour l’une de ses critiques qui me donna envie de me procurer l’ouvrage dont il était question, La Confession négative de Richard Millet.

Je ne vais pas refaire le match car vous verrez que je n’ai rien à ajouter à la critique littéraire précitée. En revanche cette aventure a mis en exergue un autre problème, celui de la censure passive et de la mauvaise lecture. Je ne connaissais pas Richard Millet et n’avais qu’une peur lorsque j’ai pris connaissance de son nom, qu’il soit de la famille de Catherine Millet et qu’il ne soit pas plus doué qu’elle. Je vous rassure, cet homme est un écrivain, c’est d’ailleurs le thème de sa Confession négative. Alors me direz-vous qu’y a-t’il à censurer sur ce thème, bel et bien rien en théorie, à moins que les propos soient jugés sans avoir été lus, ou bien qu’ils l’aient été avec un nombre d’aprioris trop grand.

Relativement optimiste, le livre n’ayant que deux, trois mois d’existence je me rends dans la plus grande (en terme de superficie) librairie de la ville, me hasarde dans différents rayons, tâtonne, m’y prends scientifiquement, par style, par auteur, par collection, rien sauf quelques ouvrages à la tranche légèrement jaunie en collection de poche, mais pas le dernier récit de Millet. Combattant le dégout que m’inspire l’échange avec la vendeuse qui m’avait déjà par plusieurs fois égratigné les oreilles en faisant l’éloge d’ouvrages extrêmement médiocres comme ceux de Angot ou encore Beigbeider, je lui demande si elle peut dans son extrême bonté m’indiquer si oui ou non ils ont l’ouvrage en stock. Au nom de Millet, son visage se glace, le ton devient presque toisant et elle me gratifie d’un snobinard : « Il faut que je regarde je ne lis pas ce genre de chose » suivi d’un « C’est un essai n’est-ce pas ? » pour me montrer son omniscience, même sur les choses qui ne sont pas digne d’intérêt.

Il s’agit non pas d’un essai, mais bel et bien du récit autobiographique d’un jeune homme qui s’aventurera au Liban et participera à la guerre civile aux côté des Chrétiens qui se sont opposés à l’installation et à la prise de pouvoir de Palestiniens d’antan soutenus par le bloc de l’est. Ayant rejoint ce qu’on dénommera dans notre presse comme les phalanges libanaises ou maronites, connotant négativement ce mouvement dès le départ, l’opinion d’alors préférant supporter les causes progressistes et un peu plus rouges, il portera dès lors et à tort la marque d’une espèce de facho anti-musulman. N’ayant pas hésité à tenir des propos durs envers ses confrères et ses détracteurs, non adepte de la langue de bois, appelant un barbare non tolérant et criminel par son nom (un terroriste) , Richard Millet semble être l’antithèse de l’écrivain à la mode chez nous. En général soit un gars de bonne famille faisant à moitié le rebelle et s’étant fais vivre en allant assister à la commémoration de la chute du mur de Berlin ou en assistant à la célébration de la victoire de Sarkozy place de la Concorde soit une fille à problème qui passera 25 romans à nous dire que ça y est, à 55 ans et sans doute un peu grâce à la ménopause, elle a enfin eu son premier orgasme avec un gars dans un bar qui avait le regard sauvage, des mains de camionneurs qui contrastaient avec son nez fin de dieu romain. Pas de fioriture dans cet ouvrage, de la perdition et de l’oscillation entre l’enfer sur terre et l’enfer mental, sentiment de malaise, volonté de trouver sa voie, quelque peu trop de madeleine de Proust à mon goût au, du sang, de la chaleur, des pulsions sexuelles violentes, de la littérature …

Partant bredouille avec ce nuage gris au-dessus de la tête apparu depuis ce jugement nauséabond de la vendeuse de Filigranes, je n’emplois pas le terme libraire qui relève d’un certain professionnalisme qui fait cruellement défaut à cette assidue lectrice des Madeleine Chapsal et autres gloires littéraires que j’aime tant…

Ne capitulant pas j’eu la chance de trouver un exemplaire dans une autre librairie où je traçai mon chemin solitairement en me gardant de demander aux vendeurs souhaitant éviter la lapidation publique en un si beau dimanche.

Par la suite j’appris qu’il y avait un réel boycotte autour de cet auteur, qui pourtant était publié dans la blanche de Gallimard, pas rien mon garçon. Sans doute est-ce dû à son radicalisme littéraire qui n’épargne presqu’aucun de ses « collègues ». C’est bien dommage, surtout de juger sans lire, c’est dangereux. Si l’opinion s’était figée après guerre nous aurions été privés des ouvrages majeurs de Céline, Nietzche, Heidegger, Morand et bien d’autres.

Alors que l’on se rend compte que notre système éducatif peine à enseigner à lire, les cours de rattrapage ne semblent pas seulement nécessaires pour nos jeunes collégiens mais aussi pour ceux qui se permettent de donner leur avis et d’user de leur position pour influencer les opinions. Et tout cela sans avoir essayé ni compris l’essence du texte. Alors avant de tomber sur un bon libraire, et heureusement il y en a plus que ce qu’un pessimiste peut penser, jugez par vous-même et dès que vous aurez acquis une certaine connaissance d’une œuvre, attention, c’est précisément à ce moment que les risques de faux sens sont les plus grands.

Les œuvres sont d’autant plus complexes qu’elles ont une partie réfléchissante perturbante et trouble, le lecteur ayant sa part de responsabilité dans la compréhension qu’il en a. Ce furent bien souvent les lecteurs commettant les plus grands faux sens qui tâchèrent l’histoire de leur morbide passage.

mardi 17 mars 2009

Le creux de la vague

Je me souviens être resté pantois devant cette couverture. Je n’avais pas encore de poil au menton et je lisais avec plaisir les romans d’aventure de Robert Louis Stevenon, conquis par l’île au trésor, intrigué par le Jekill et Hyde, charmé par Modestine, l’ânesse perdue dans les Cévennes, angoissé par Hermiston le juge pendeur.
Dans mes mains cette énigme qui débute avant même d’avoir fait craquer la reliure, ce creux de la vague et cette couverture fauve m’ont laissé longtemps hésitant. Au début, j’étais stressé par ce titre, être en bas, être enfoui par les eaux pour ne plus jamais remonter. Etre emporté par cet élément antiquement divin qui ne semble laisser aucune chance comme pour les barques des pécheurs « sous la vague au large de Kanagawa » d’Hokusai. Cette immensité synonyme d’éternité incertaine m’effrayait.
D’un autre côté j’étais dans l’espoir que ce creux de la vague ne soit que le point le plus bas et que le futur soit forcément positif, que cette ultime épreuve soit une voie vers la renaissance, la remontée vers la lumière et la possibilité de surfer sur les difficultés passées. J’avais ouvert cet ouvrage avec une impatience infantile et avais directement embarqué à bord d’un navire, véritable boîte à aventures. C’est la grande force de Stevenson que d’être capable d’écrire de véritables romans d’aventures, qu’on peut traduire facilement en captivante histoire pour enfant tout en y préservant une ambivalence ténue et persistante sans enfermer ses personnages dans un manichéisme de convention. L’homme, qui rêve de belles histoires, de belles rencontres, de richesses et de découvertes, Stevenson le confronte à ses limites et à un monde insaisissable, à des alter-ego déroutants et à des chimères cannibales.
Les trésors sont des illusions de bonheur qui une fois trouvés perdent tout leur sens, laissant les chasseurs dans le creux de la vague. La quête s’achève, les illusions ne sont plus et les tensions destructrices contenues par un but commun éclatent. L’homme est alors dans la lutte et n’est plus guidé par cette recherche d’évasion fructueuse. Il est dans la réalité : remonter ou couler ?
Aujourd’hui, la situation économique évoque en moi cette image, ce creux de la vague blanc ou noir, fin titanesque ou remise à plat … Pris entre le feu auquel nous soumettent les média et notre servitude vraisemblable au pouvoir d’achat, pas évident d’être optimiste.
Quelle motivation pour s’en sortir ? Celle de pouvoir faire autant qu’avant la crise ne me semble pas reluisante ? Consommer autant malgré la crise, ce sera pour certains bien difficile, mais est-ce pertinent, quel bonheur à cela ?
Ne pourrions-nous pas trouver de réelles voies vers la sérénité si ce n’est le bonheur. Pas besoin de rouler en Porsche, de jouer gros au Poker sans en connaître les finesses ni de prendre une douche au Clos du Mesnil pour réussir sa vie. Il est vrai que tous les canons et leurs images abondent dans ce sens, qu’il s’agisse de stars ou de politiques, c’est le pouvoir pour l’argent et l’argent pour le pouvoir. Je veux croire aujourd’hui que ce creux de la vague permette d’effacer ces fausses illusions, que de nouveaux objectifs de vie voient le jour.
Reprenons notre bon vieux Long John Silver, héros sombre et bicéphale de l’île au trésor, unijambiste au perroquet sur l’épaule, d’ailleurs le moule de notre vision moderne du pirate. Ce personnage complexe est animé par cette utopique ferveur d’un changement radical, faire un jackpot en trouvant le trésor de feu son capitaine. Serait-ce un juste retour des choses, sans doute le pense-t-il. En parallèle Silver se sent investit malgré lui d’une mission, l’éducation, la formation du jeune Jim Hawkins en qui il créera un double positif.
Même s’il ne parvient à s’évader qu’avec un sac de pièces, le pirate n’a-t-il pas accompli sa tâche en rendant Jim, le gentil héros, adulte, lui faisant comprendre d’un coup l’essence humaine et que la course aux chimères et à l’aventure n’est peut-être qu’un purgatoire terrestre vers la paix intérieur. Alors ne rejetons pas cette crise en remettant à plus tard toute course au trésor, relisons ces romans d’aventure et apprenons.