Sisyphe, un nom qui dit quelque chose même à ceux qui n’ont que peu d’intérêt pour la mythologie. Un homme condamné aux enfers à rouler une lourde pierre jusqu’en haut d’une colline, le rocher ne cessant de dévaler tout le chemin parcouru avant d’atteindre le sommet, Sisyphe devant sans cesse recommencer.
Ce supplice est vu comme une condamnation absurde, utilisé parfois comme métaphore par nos contemporains pour décrire une tâche qui ne semble pas avoir de fin et qui peut également être privée de sens. Un travail infini et sans sens lié à un sentiment que l’on retrouve aujourd’hui éprouvé très fréquemment parmi les générations de travailleurs. Si cette métaphore aurait toutes les vraisemblances d’être liée aux travaux à la chaîne, la désindustrialisation et la peur de perte d’emploi pour les manoeuvres, ainsi que les travaux de bureaux aux tâches statiques déshumanisées l’ont propagé dans les activités de service où les niveaux de diplômes sont plus élevés. Ce sont d’ailleurs ces mêmes travailleurs qui ont parfois eu la chance d’étudier Albert Camus et ses écrits sur l’absurde dont le Mythe de Sisyphe est un essai remarquable.
Mais alors rêvons un peu, aujourd’hui j’entends de nombreuses personnes s’enthousiasmer du fait qu’elles vont pouvoir se délester des tâches lourdes et intéressantes grâce à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Pourquoi pas ne donner ces outils à notre bon vieux Sisyphe ? Et comme il s’agit pour lui d’une activité fortement physique, allons de bon aloi lui confier des robots qui fonctionnent avec l’aide de l’intelligence artificielle.
Sisyphe est donc assis en bas de la colline, un ordinateur sur les genoux, très malin comme il fut toujours, il comprend très vite le fonctionnement de ces outils, lance un programme, lui demande tout de même avant s’il ne peut pas revenir d’entre les morts. L’agent IA lui dit non, je suis désolé, je ne peux faire cela mais je peux vous aider à programmer ces robots qui pourront monter cette pierre au sommet jusqu’à ce que la mission soit accomplie.
Très joyeux notre Sisyphe ! Il dit banco et lance l’agent qui s’exécute. Le robot se met derrière le gros caillou et il pousse la pierre. Il va à un bon rythme, Sisyphe qui a l’habitude de monter et descendre le suit. Au moment d’arriver au sommet, la pierre dégringole. Sans moufter le robot descend et recommence. Sisyphe le suit à la descente et se dit que ce n’est que partie remise. Puis le robot pousse, la pierre dégringole et ainsi de suite. Au bout d’une dizaine de fois Sisyphe se rend compte que cela ne change rien au problème sauf qu’il ne pousse plus, ne souffre pas lui-même physiquement mais ne peut que contempler le désastre.
L’IA a-t-elle donc changé le sens du châtiment et l’absurdité de la tâche ? Question évidemment rhétorique car non, rien ne changera dans la destinée de Sisyphe qui est dans tous les cas et malgré toutes les ruses qu’il peut imaginer condamné à remplir cette tâche qui paraît absurde.
Certes ce n’est pas lui qui fait réellement avec ses mains et ses jambes, il est dans l’attente et même dans l’apathie. Alors qu’avant à l’effort de la montée succédait une période de calme, de descente physique et émotionnelle où il pouvait penser à sa condition humaine, à sa condition et à peut-être tant puisse-t-il être absurde à se ressourcer et à avoir de l’espoir, il n’est même plus dans l’action. Pourtant l’absurdité est, elle, toujours là, comme si lui n’avait même plus de raison d’exister mais ne pouvant se soustraire à ce destin terrible étant déjà aux Enfers .
L’IA et la robotisation ne change pas la vie de Sisyphe tout comme elle ne change en rien la vie de l’homme. Elle peut soulager de certaines tâches en apparence mais est-ce réellement un progrès pour la nature ontologique de l’homme ?
Si toutes les tâches sont confiées à des automates pilotés par une Intelligence artificielle que devient la vie de l’homme ? Certains vont dire, mais tu ne vois pas le gain de temps !!! Le gain de temps de pourquoi ? Pour passer plus de temps devant des écrans et ne même plus activer son muscle cérébral, pris par des faisceaux hypnotisants insensés d’images, déshumanisant l’homme qui bientôt programmera les bisous du soir aux enfants quand ils se couchent. C’est toujours la même chose, un robot et un IA peut le faire et moi comme cela je sors du train train et je peux … Et bien pas grand chose, regarder une nouvelle série Netflix qui n’a jamais autant ressemblé à la précédente que la précédente n’avait ressemblé à l’antépénultième.
L’homme finit toujours par mourir. Ça peut paraître absurde ou beau et respectable.
La finitude des choses les rend estimables. Se priver de travailler, de souffrir et ainsi de pouvoir réfléchir à notre condition ne rend pas la vie plus belle. Cette absence de vie zombifie l’humanité et la met hors d’elle-même la privant au fur et à mesure des contacts avec autrui, du lien avec l’autre, avec l’alter-ego. On peut entrevoir ici hélas la fin de ce qui permit à l’Homo Sapiens de se développer. C’est cette capacité à créer des groupes sociaux qui lui a permis de se développer et de prendre l’avantage sur les autres espèces ainsi que de maîtriser son environnement. Des hommes zombifiés, qui ne pensent plus qu’à asseoir une pseudo volonté de toute puissance en ayant plus de chiffres sur un écran d’application bancaire. L’homme est-il maître de son destin où s’est il déjà fait coloniser ?
Une façon de voir l’histoire et le développement de la sédentarisation qu’a développé Yuval Harari dans son livre Sapiens m’a profondément marqué. Alors que le blé était une plante sauvage et que le chasseur cueilleur semble n’avoir dû travailler que quelques heures par jours pour subvenir à ses besoins, jouissant donc d’une vie peu besogneuse quoique risqué, le développement de la culture des céréales a à la fois permis de nourrir plus de bouches mais a également rendu le dur travail des champs obligatoire, avec de longues journées, l’installation de camps fixes, la sédentarisation, la vie en intérieur, le développement des maladies, le besoin de faire plus d’enfants, etc … L’homme s’est donc extrêmement développé mais le blé ou les autres céréales aussi. Il se pose alors la simple question: Qui de l’homme ou du blé a réellement domestiqué l’autre ?
N’est ce déjà pas la même chose avec l’IA ?
L’illusoire volonté de toute puissance de certains hommes aujourd’hui qui déborde et qui créé des comportements inimaginables il y a peu, s’accompagne, ou est suivie d’une concentration des richesses sans précédent. L’IA et ses outils vont remplacer une série d’activités et concentrer les revenus vers un nombre d’acteurs économiques très limité. Je crois que le serpent finira pas se mordre la queue mais j’imagine que de peu saines personnes comme le POTUS d’aujourd’hui pensent pouvoir tout acheter même quand il n’y aura plus d’acheteur car ils fantasment même de la vie éternelle. Les investissements boursiers ainsi que les développements opérés par les transhumanistes font froid dans le dos, mais ceci est un autre sujet.
Pour en revenir à notre Sisyphe, il fut condamné à ce châtiment car il dupa la mort (Thanatos), par deux fois. A bon entendeur …