mercredi 15 avril 2026

Sisyphe sauvé par l'IA - ou de la raison du monde

Sisyphe, un nom qui dit quelque chose même à ceux qui n’ont que peu d’intérêt pour la mythologie. Un homme condamné aux enfers à rouler  une lourde pierre jusqu’en haut d’une colline, le rocher ne cessant de dévaler tout le chemin parcouru avant d’atteindre le sommet, Sisyphe devant sans cesse recommencer. 

Ce supplice est vu comme une condamnation absurde, utilisé parfois comme métaphore par nos contemporains pour décrire une tâche qui ne semble pas avoir de fin et qui peut également être privée de sens. Un travail infini et sans sens lié à un sentiment que l’on retrouve aujourd’hui éprouvé très fréquemment parmi les générations de travailleurs. Si cette métaphore aurait toutes les vraisemblances d’être liée aux travaux à la chaîne, la désindustrialisation et la peur de perte d’emploi pour les manoeuvres, ainsi que les travaux de bureaux aux tâches statiques déshumanisées l’ont propagé dans les activités de service où les niveaux de diplômes sont plus élevés. Ce sont d’ailleurs ces mêmes travailleurs qui ont parfois eu la chance d’étudier Albert Camus et ses écrits sur l’absurde dont le Mythe de Sisyphe est un essai remarquable.


Mais alors rêvons un peu, aujourd’hui j’entends de nombreuses personnes s’enthousiasmer du fait qu’elles vont pouvoir se délester des tâches lourdes et intéressantes grâce à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Pourquoi pas ne donner ces outils à notre bon vieux Sisyphe ? Et comme il s’agit pour lui d’une activité fortement physique, allons de bon aloi lui confier des robots qui fonctionnent avec l’aide de l’intelligence artificielle.

Sisyphe est donc assis en bas de la colline, un ordinateur sur les genoux, très malin comme il fut toujours, il comprend très vite le fonctionnement de ces outils, lance un programme, lui demande tout de même avant s’il ne peut pas revenir d’entre les morts. L’agent IA lui dit non, je suis désolé, je ne peux faire cela mais je peux vous aider à programmer ces robots qui pourront monter cette pierre au sommet jusqu’à ce que la mission soit accomplie.

Très joyeux notre Sisyphe ! Il dit banco et lance l’agent qui s’exécute. Le robot se met derrière le gros caillou et il pousse la pierre. Il va à un bon rythme, Sisyphe qui a l’habitude de monter et descendre le suit. Au moment d’arriver au sommet, la pierre dégringole. Sans moufter le robot descend et recommence. Sisyphe le suit à la descente et se dit que ce n’est que partie remise. Puis le robot pousse, la pierre dégringole et ainsi de suite. Au bout d’une dizaine de fois Sisyphe se rend compte que cela ne change rien au problème sauf qu’il ne pousse plus, ne souffre pas lui-même physiquement mais ne peut que contempler le désastre.


L’IA a-t-elle donc changé le sens du châtiment et l’absurdité de la tâche ? Question évidemment rhétorique car non, rien ne changera dans la destinée de Sisyphe qui est dans tous les cas et malgré toutes les ruses qu’il peut imaginer condamné à remplir cette tâche qui paraît absurde. 

Certes ce n’est pas lui qui fait réellement avec ses mains et ses jambes, il est dans l’attente et même dans l’apathie. Alors qu’avant à l’effort de la montée succédait une période de calme, de descente physique et émotionnelle où il pouvait penser à sa condition humaine, à sa condition et à peut-être tant puisse-t-il être absurde à se ressourcer et à avoir de l’espoir, il n’est même plus dans l’action. Pourtant l’absurdité est, elle, toujours là, comme si lui n’avait même plus de raison d’exister mais ne pouvant se soustraire à ce destin terrible étant déjà aux Enfers . 


L’IA et la robotisation ne change pas la vie de Sisyphe tout comme elle ne change en rien la vie de l’homme. Elle peut soulager de certaines tâches en apparence mais est-ce réellement un progrès pour la nature ontologique de l’homme ? 

Si toutes les tâches sont confiées à des automates pilotés par une Intelligence artificielle que devient la vie de l’homme ? Certains vont dire, mais tu ne vois pas le gain de temps !!! Le gain de temps de pourquoi ? Pour passer plus de temps devant des écrans et ne même plus activer son muscle cérébral, pris par des faisceaux hypnotisants insensés d’images, déshumanisant l’homme qui bientôt programmera les bisous du soir aux enfants quand ils se couchent. C’est toujours la même chose, un robot et un IA peut le faire et moi comme cela je sors du train train et  je peux … Et bien pas grand chose, regarder une nouvelle série Netflix qui n’a jamais autant ressemblé à la précédente que la précédente n’avait ressemblé à l’antépénultième. 


L’homme finit toujours par mourir. Ça peut paraître absurde ou beau et respectable. 

La finitude des choses les rend estimables. Se priver de travailler, de souffrir et ainsi de pouvoir réfléchir à notre condition ne rend pas la vie plus belle. Cette absence de vie zombifie l’humanité et la met hors d’elle-même la privant au fur et à mesure des contacts avec autrui, du lien avec l’autre, avec l’alter-ego. On peut entrevoir ici hélas la fin de ce qui permit à l’Homo Sapiens de se développer. C’est cette capacité à créer des groupes sociaux qui lui a permis de se développer et de prendre l’avantage sur les autres espèces ainsi que de maîtriser son environnement. Des hommes zombifiés, qui ne pensent plus qu’à asseoir une pseudo volonté de toute puissance en ayant plus de chiffres sur un écran d’application bancaire. L’homme est-il maître de son destin où s’est il déjà fait coloniser ?


Une façon de voir l’histoire et le développement de la sédentarisation qu’a développé Yuval Harari  dans son livre Sapiens m’a profondément marqué. Alors que le blé était une plante sauvage et que le chasseur cueilleur semble n’avoir dû travailler que quelques heures par jours pour subvenir à ses besoins, jouissant donc d’une vie peu besogneuse quoique risqué, le développement de la culture des céréales a à la fois permis de nourrir plus de bouches mais a également rendu le dur travail des champs obligatoire, avec de longues journées, l’installation de camps fixes, la sédentarisation, la vie en intérieur, le développement des maladies, le besoin de faire plus d’enfants, etc … L’homme s’est donc extrêmement développé mais le blé ou les autres céréales aussi. Il se pose alors la simple question: Qui de l’homme ou du blé a réellement domestiqué l’autre ?

N’est ce déjà pas la même chose avec l’IA ?


L’illusoire volonté de toute puissance de certains hommes aujourd’hui qui déborde et qui créé des comportements inimaginables il y a peu, s’accompagne, ou est suivie d’une concentration des richesses sans précédent. L’IA et ses outils vont remplacer une série d’activités et concentrer les revenus vers un nombre d’acteurs économiques très limité. Je crois que le serpent finira pas se mordre la queue mais j’imagine que de peu saines personnes comme le POTUS d’aujourd’hui pensent pouvoir tout acheter même quand il n’y aura plus d’acheteur car ils fantasment même de la vie éternelle. Les investissements boursiers ainsi que les développements opérés par les transhumanistes font froid dans le dos, mais ceci est un autre sujet.


Pour en revenir à notre Sisyphe, il fut condamné à ce châtiment car il dupa la mort (Thanatos), par deux fois. A bon entendeur … 

La fiction, génératrice de réalité

Texte écrit en avril 2025.

La fiction et la réalité, un couple qui aujourd’hui voit son rapport évoluer notamment avec l’usage massif, le plus souvent pour jouer, des outils dits d’IA générative. Des outils qui sur la base d’un nombre difficilement préhensible de données, de différents modèles, de capacité à générer des mécanismes probabilistes poussés produisent des contenus écrits, visuels et autres qui singent une certaine réalité. Un bon nombre de personnes se laissait déjà berné par les “fake news”, issues de propagande ou relevant pour certaines de simples canulars, vont se voir perdus par des contenus aux airs les plus réalistes. Si certaines textures d’images permettent encore à l'œil aguerri de se rendre compte de la supercherie, ces défauts seront bientôt lissés et seule la raison, la connaissance et un esprit critique libre pourra permettre aux plus éclairés de ne pas se laisser avoir.

L’expansion de ces media, que chacun peut produire sans frais personnel direct (mais c’est oublié que les serveurs d’IA consomment une énergie incroyable et pour faire très court réduisent l’espace vital des ours polaires) remet au centre de mon attention cette réflexion du rôle de la fiction dans la création du futur, et donc de la réalité postérieure.


Le rôle de la transmission des histoires et des mythes a de tout temps structuré les sociétés humaines. Avant l’âge de l’écrit il s’agissait de tradition orale que les historiens et anthropologues déduisent par l’observation de ce qui se passe dans des sociétés observées et documentées plus récemment. L’écrit, les symboles ainsi que les fresques rupestres tout d’abord puis les autres traces et pierres gravées, avant que ce ne soient des manuscrits, corroborent le rôle de la transmission par les histoires dans la constitution de nos sociétés. L’âge de l’écriture a permis de garder trace notamment des propriétés, des cadastres et donc d’organiser et de transmettre les propriétés naissantes. Si les premières traces écrites ont pu être déchiffrées comme étant des inventaires (nourriture, production, stock) qui permirent donc l’expansion économique, les échanges et l’hérédité, bien vite sont apparues des traces d’histoire et de mythes. La symbolisation par l’écrit, le dessin puis le texte de mythes et de dieux fondateurs ont assis la transmission de croyances et leur caractère indubitable. Un temple égyption surplombé des artéfacts de tel Dieu imposait son existence au visiteur. Les scribes avaient une place centrale dans les mécanismes de pouvoir et les relations sociales. Un cultivateur n’aurait sans doute pas eu l’idée de remettre en cause le concept de pesée des âmes d’Anubis devant une fresque à la beauté et aux coloris divins. La création de dogmes s’est donc vu étayée par l’écrit, qui pouvait à la fois servir de preuve, de menace mais aussi d’élément de transmission. Ce qu’il reste aujourd’hui de l’antiquité nous est parvenu à la fois par des écrits et des monuments. Homère a raconté la guerre de Troie, les tragiques grecs ont écrit de nombreuses pièces de personnages qui étaient déjà mythiques, certains sur des bases historiques sûres (existence de Mycènes, Agamemnon et compagnie) et d’autres alliant des histoires, des représentations divines parvenues du passé. Le rôle de ces dieux s’est donc vu parfois étayé par les dramaturges. Le travail extrêmement délicat, voire impossible est bel et bien de tenter sur des bases objectives de démêler le probable de l’improbable et de tendre à une certaine vérité éclairante. L’histoire est cependant écrite par les savants, les vainqueurs et les riches. Nos temps modernes nous montrent qu’il est facile de faire disparaître des hommes politiques de certaines photos historiques, et cela devait l’être encore plus alors que les medias disponibles étaient très rares et donc bien plus maîtrisables. 


Passées ces considérations historiques, l’interrogation qui m’occupe aujourd’hui est de tenter d’éclairer le lien entre la fiction et la réalisation des possibles. En se cantonnant au moyen d’expression transmissible à travers des générations le plus ancien, c’est à dire l’écriture, vous me permettrez de ne pas développer la notion que pour qu’une idée existe elle doit être verbalisée (Au commencement était le verbe …). L’utilisation du langage oral ne laisse pas de trace en dehors de la communauté si la transmission se fait en continu (le sage du village) mais l’écrit reste, enfin il a le plus de chances de rester. Et cet écrit peut donc constituer une réalité pour les générations qui s’y intéressent. Le développement de la fiction depuis l’épopée de Gilgamesh dont les tablettes retrouvées dont la mise en forme datent du XVIIIe siècle AEC en Mésopotamie n’a cessé de se développer jusqu’à inonder aujourd’hui nos vies. Les écrans développant aujourd’hui l'omniprésence de toute fiction, de documentaires parfois plus fictifs qu’historiques, de vidéos disponibles sur les réseaux électroniques donc la véracité ne pourra jamais être démontrée, et aujourd’hui de contenus générés avec une intervention humaine inexistante par l’intermédiaire des outils génératifs dont j’ai parlé en introduction.


Deux lectures dont le sujet n’en était pas l’étude et qui présentaient des analyses empiriques m’ont profondément alertées sur ce point. La première, le livre Gomorra de Roberto Saviano qui décortique les mécanismes de fonctionnement de la Camorra, mafia napolitaine, m'avait marqué. J’étais dans mes jeunes années friand des films dit de gangster ou de mafia. Le Parrain de Francis Ford Coppola bien évidemment, les Affranchis ou encore les films de Yakuza parmi d’autres. Je ne m’étais pas posé la question de la probabilité historique de ses films tant il semblait romantique de croire à de telles histoires. D’ailleurs réfléchissez y quelques secondes, n’est-il pas plus enthousiasmant de regarder le même film quand vous avez comme premier sous-titre : “inspiré de faits réels” . Comme si la probable réalité de la fiction devenait d’autant plus subjuguante de par cette simple mention. “Et en plus t’as vu c’est inspiré d’une histoire vraie !!!”. Et si c’était le contraire, si c’était cette fiction qui inspirait la vie réelle ?


Dans son premier livre, qui lui impose une protection policière à vie, très bien illustrée dans la bande dessinée “Je suis toujours vivant” dessinée par Asaf Hanuka, Saviano explique que les allures des mafieux, aux longs imperméables semble être tirée des fictions et des films de gangsters. Qu’ils sont influencés par leurs doubles fictifs romancés et parfois idéalisés. Cette esthétisation de la violence dans la fiction peut également poser problème car elle peut en faire un moment disparaître, pour les principaux concernés, le caractère ignoble et insupportable. Des réalisateurs comme David Cronenberg lors des interviews suivant la sortie de son film de 2007 Les promesses de l’ombre avait illustré ce paradoxe et expliquait que ses scènes de violence étaient bien plus courtes et directes que dans la plupart des autres fictions et qu’il fallait que le spectateur sente qu’un coup de couteau cela faisait réellement extrêmement mal. Il peut être jouissif pour les jeunes “va t’en guerre” de voir un héros quasiment immortel sauver la patrie malgré les 10 balles reçues mais sans mettre de côté le bravoure de bon nombre de personnes, la limite physique nous ramène à la réalité. La fiction peut-être utilisée pour racoler, motiver et donc servir de propagande. On condamne très facilement la propagande des systèmes autoritaires du passé, comme en Allemagne nazie avec la glorification notamment grâce aux images de Leni Riefenstahl de la domination de l’homme supérieur Allemand, où la force du productivisme de la Russie de Staline avec la gloire de l'ouvrier à la force stakhanoviste mais proche de nous et encore acclamé dans les salles, le Top Gun Maverick, deuxième édition donc, a reçu toutes les grâces et facilités de l’armée américaine après qu’elle avait vu une explosion du nombre d’enrôlés volontaires après la sortie du premier film.

On pourrait prendre le paradoxe de qui précède entre fiction et réalité comme le jeu de l’oeuf et la poule cependant la deuxième fois où une lecture m’a particulièrement alerté sur cette réflexion était celle du Petit manuel de résistance contemporaine de Cyril Dion où il expose la nécessité de la fiction positive, en l'occurrence dans son propos, le fait de promouvoir des sociétés qui ont un mode de fonctionnement respectueux et compatible avec l’environnement pour entraîner le changement. Comme si quelque part l’homme avait besoin qu’on lui montre le chemin, de voir que c’était possible pour s’y mettre et y parvenir. Depuis qu’un quidam qui n’a comme qualité première que d’avoir su exploiter le système médiatique a gravi l’Everest de nombreux apprentis alpinistes sont convaincus qu’ils peuvent faire de même. 


La communication et les images peuvent donc conditionner mais jusqu’à quel point ?

Revenons en arrière, après la seconde guerre mondiale, période d’expansion économique ultime pour les Etats-Unis qui en échange de nombreuses vies se voyait en position idéale pour faire rayonner ses productions et ses modes de vie, bas nylons, chewing gums, cigarettes, l’homme du futur avait sauvé la liberté et il fallait se revêtir de ses artefacts. La boîte à rêve d’Hollywood et plus généralement la production médiatique des Etats-Unis n’est elle pas en fait une boîte à cauchemars. Lucky , Chesterfield, Camel et d’autres prônent dès la fin des années 1920, que la cigarette était approuvée par le docteur, qu’elle était bonne pour prévenir les problèmes de gorge, et que c’était bien dommage que les bébés ne fument pas car la fumée ne leur faisait rien. Cette cigarette au lèvres de toutes les grandes stars de cinéma américaines, puis du monde entier par mimétisme s’est installée comme fléau sanitaire mondial. Si ces cigarettes avaient seulement été aux lèvres des losers dans les films aurait-elle eu tant de succès ? 


Une question que j’ai entendue dans plusieurs vidéos prises dans des conférences est interpellante : l’intervenant demande au groupe d’essayer d’imaginer la fin du monde ? Le public semble receler de nombreuses idées, avoir de nombreux scenarii possibles et de ne pas manquer d’imagination. Puis l’intervenant pose une seconde question : Maintenant je vais vous demander d’imaginer la fin du capitalisme ! Les murmures sont bien plus discrets, des sourires gênés se dessinent sur certaines lèvres d’où le conférencier de conclure : Vous voyez il vous est beaucoup plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.


Prenons cet exemple, non comme parole d’évangile mais pour s’interroger sur les raisons potentielles d’une telle différence. Je vous pose la question de me lister le nombre d’histoires, films ou livres qui traitent de la fin du monde ou d’une menace qui pourrait entraîner la fin du monde. Et de faire le même exercice sur la fin du capitalisme. Je ne vais pas jouer sur un biais cognitif de conclusion, mais disons que le lien mérite d’être étudié et corrobore cette idée du rôle que la fiction semble permettre au réel de survenir. Certes, nous n’avons pas encore pour tous les skateboards volant de Retour vers le futur 2 qui faisaient baver d’envie l’enfant que j’étais et que nous sommes extrêmement loin de parvenir à une solution de téléportation, nous n’en sommes qu’à la téléportation quantique d’un photon sur 44 kilomètres réalisée en 2021 par des scientifiques canadiens et américains. 

Mais pour revenir à des sujets qui demandent moins de défis et de recherche à la science, de nombreux éléments sont apparus dans les récits de science-fiction avant de venir dans notre vie de tous les jours. Alors est-ce vraiment Hergé qui a inspiré les Etats-Unis et la Russie à se lancer dans une course au premier alunissage, est-ce Jules Verne qui permit l’exploration des fonds marins et des entrailles de la Terre je ne me permettrais pas de répondre ici avec une certitude absolue, cependant montrer la voie et avoir des éléments d’inspiration semble jouer un rôle très important dans la réalisation des probables. 

Certains romans qui ont été écrits pour dénoncer les totalitarismes semblent être devenus hélas des manuels pour certains gouvernements. 1984 de Geogres Orwell qui fut écrit pour dénoncer les systèmes totalitaires au lendemain de la seconde guerre mondiale, transposant dans un monde de futur une combinaison de ce qui s’était passé et de ce qui pourrait se passer peut sembler aujourd’hui être appliqué à la lettre par certains gouvernants.


Il ne faut cependant pas se tromper, la fiction si l’on prend de tels ouvrages a pour but de prévenir pour que ça ne se reproduise plus mais hélas à l’ère de la défaite, ou en tout cas de la forte régression de la pensée libre et de l’esprit critique, dans des sociétés où la censure devient pratique commune et où l'obscurantisme attisé par les défenses des intérêts propres et de groupuscules aux dépens de l’harmonie collective de la société ne cesse de s’étendre, cette critique semble minoritaire et ne pas suffire à faire réfléchir. La mainmise sur l’édition et la production médiatique ne facilite pas les voix divergentes à se développer. Alors que le monde médiatique continue de s’extasier devant des stars qui prennent leurs jets pour aller chercher le pain il serait sans doute opportun de promouvoir d’autres modèles, d’autres histoires, des histoires pleine d’humanité, de vivre ensemble de façon durable afin de voir si ces nouvelles histoires peuvent définir un futur éclairé et qui fera la part belle à l’harmonie.


jeudi 21 avril 2022

Absolu et relatif : voter au deuxième tour

Absolu et relatif


J’ai très récemment réussi à clarifier ma pensée et à la synthétiser grâce à cette distinction simple entre absolu et relatif. Si je dois résumer mon chemin d’électeur de la dernière année il fut essentiellement centré sur une préoccupation, celle que l’on parle de l’avenir durable de notre environnement et donc je ne me suis longtemps posé aucune question sur le candidat à qui j’allais donner mon vote au premier tour des élections présidentielles françaises. J’allais forcément voter pour le parti le plus avancé en matière d’écologie, et comme le Port Salut, c’est marqué dessus, le parti EELV – Europe Ecologie Les Verts, et cela bien avant qu’il n’y ait un débat, une primaire. Et puis il y eut, il y a un peu plus d’un an je crois, cette initiative extrêmement noble de la primaire populaire. Si certains n’ont vu qu’un délire de gauchistes joueurs de djembés, je tiens à préciser qu’il s’agit d’un idéal, l’idéal de la république même selon Aristote. Vous me permettrez de ne pas me replonger dans mes cours de philos ni dans de vieilles lectures mais ce que j’en ai retenu est que le système politique idéal ne repose notamment non pas sur une élection des gouvernants mais sur une désignation par les électeurs (certes la notion d’électeur dans la Grèce antique était bien différente de celle d’aujourd’hui) des meilleurs gouvernants possibles. Ce système de désignation évitant les pressions et manipulations des candidats. Mais, l’histoire l’a montré, ce système n’a presque jamais pu être mis en place, et s’est développée son aliénation, le système démocratique, imparfait donc mais tout comme l’est l’être humain. Cette désignation populaire a donc suscité mon intérêt et ma grande naïveté m’a rendu déçu de voir que les candidats auto-proclamés n’y adhéraient pas. Et puis le temps est passé, cette initiative n’a abouti que trop tardivement et ne fut suivi par aucun des candidats déclarés. Pourtant cela aurait pu donner une chance d’avoir un deuxième tour différent de celui qui nous est infligé aujourd’hui car cette initiative avait la vertu de rassembler les électeurs. 

Perdu dans le non-débat je n’avais que peu d’idées pour qui voter réellement et je n’avais que peu d’espoirs d’échapper au deuxième tour dramatique que le passé nous avait déjà proposé il y a cinq ans et qui semblait cette année plébiscité par les leaders d’opinions et dans les sondages. Dans la dernière semaine, les défenseurs d’un avenir durable pour tous se sont mis d’accord pour voter une même personne. Cette personne fut Mélenchon qui échoua malgré tout à rassembler assez de voix pour faire vaciller la prédilection d’un duel droite libérale et extrémiste qui se dessinait. Devons-nous nous poser la question de la légitimé des sondages dans une période pré-électorale tant ils furent éloignés ? Je ne jette pas la pierre mais il nous est déjà délicat de prédire avec précision le temps du lendemain malgré de nombreux instruments de mesure, alors dire ce qu’il se passera dans la tête des électeurs d’un point de vue rationnel puis prévoir le biais irrationnel qui y succède seul dans l’isoloir relève de la gageure. Si c’est mission impossible, ne devons-nous pas regretter l’influence de ces sondages sur l’opinion publique, Mélenchon à 10% peu de temps avec l’élection. Ce duel Macron et Le Pen, en plus d’avoir déjà eu lieu était encore plus normalisé par son évidence selon les différents sondages d’opinion. 

Comme je l’ai écrit dans mon billet précédent, j’ai eu la gueule de bois le lendemain du premier tour. Même si mes espoirs étaient limités, j’ai eu cette petite lueur qui disait et pourquoi pas ? Et l’on connaît la suite. Il y a cinq ans je m’étais juré de ne plus jamais voter contre, mais seulement pour un candidat. J’avais voté Macron au deuxième tour à contrecœur, les sondages le donnant encore en début d’après-midi du deuxième tour 2017 en tête avec seulement un ou deux points d’avance, je m’étais résigné, avais pris ma voiture pour me rendre au Heysel, les enfants avaient joué devant cette structure improbable qui allie des énormes boules de métal, Atomium appelée. Et moi je les avais. J’ai marché dix minutes avec cette conscience harcelée par la réalité de l’acte que j’allais commettre, voter pour un candidat à l’antipode de mes valeurs (Macron donc, je clarifie pour ne pas être taxé de je ne sais quoi, mon expression devenant je le sais de moins en moins compatible avec les habitudes de lecture de la majorité) et le vote obligatoire, le vote évident, le vote contre le représentant de tout ce contre quoi j’ai pu me prononcer et me battre dans ma vie personnelle et intellectuelle. Macron fit  66% au final, j’avais l’impression d’être une dinde à Thanksgiving.

Cinq années se sont écoulées. Je ne ferai pas le constat de ces années car ce ne serait pas en faveur de celui qui doit malgré tout récolter le plus de voix au second tour prochain. Convaincu de ne jamais voter Le Pen bien entendu je ne voulais donc pas me faire prendre à nouveau dans ce jeu du vote pour Macron une nouvelle fois. J’avais la certitude qu’il ne pouvait pas ne pas être élu même si sur ce coup j’imaginais plus 55% des votes exprimés en sa faveur. Un écart plus faible dû à l’abstention dont la mienne. Même si je considérais Le Pen comme hors de propos, je me rassurais en me disant que même si par le plus grand malheur elle devait passer, jamais elle ne pourrait gouverner car passer aux prochaines législatives de 4 députés à plusieurs centaines est tout simplement impossible. 

Je me suis plutôt bien senti avec ce choix pendant plusieurs jours et puis finalement en réfléchissant des mots comme 49.3, dissolution, vote majoritaire des policiers pour le FN, etc sont apparus et mes certitudes se sont effritées (j’entends certains penser normal t’habites en Belgique). Je n’ai sans doute pas beaucoup de qualités valables dans ce monde où l’égoïsme et l’individualisme sont à leurs apogées, mais l’un de mes traits de caractère est que je n’hésite pas à me remettre en question (alors là certains  - ou plutôt certaine – vont grincer des dents, moi aussi je t’aime), tout comme mes choix.

En voyant le nombre de personnes autour de moi déclarant également fièrement qu’elles allaient s’abstenir le fameux questionnement à la « what if ? » a opéré. Et si je ne vais pas voter, et si Marine Le Pen est élue, et si elle trouve un biais constitutionnel pour avoir la possibilité de gouverner à un moment ou à un autre, et si la France relançait la mode fasciste en Europe de l’ouest, et si … Le malaise, la nausée se sont emparés de moi au moment même où je prends dans la boîte aux lettres les deux enveloppes sur lesquelles est inscrit le mot URGENT. A chaque fois, j’éprouve une petite émotion, peut-être quelque chose de sensationnel qui va changer ma vie ?, comme quand on reçoit un avis de passage pour un recommandé avec accusé de réception … Il ne s’agissait que des tracts de campagne pour le deuxième tour. J’ouvre celui de Macron et je lis la page de droite en premier, je suis surpris de voir qu’il se compare à l’autre, je trouve ça maladroit et même dangereux car la crédibilisant comme candidate présidentiable. Et là je réalise que ce tract est du niveau de celui d’un candidat indépendant sans le sous à l’élection municipale d’un village de cinquante âmes. C’est quoi cette typo ? Manu tu l’as donné à un stagiaire de troisième cette conception, non mais vous jouez à quoi les gars ? J’ouvre donc le tract de l’autre et en plus de le trouver plus structuré et esthétique je vois avec stupeur qu’elle a eu recours à l’arme ultime. 

Une photo d’elle avec un chaton. Ça vous paraît anodin ? D’un point de vue rationnel c’est un signal envers les personnes qui sont pour le bien-être animal et quand on sait que Macron est élu grâce aux plus de 70 ans (sondage Ipsos sortie des urnes du premier tour qu’on peut trouver sur elucid.media) et que dans cette population le fait d’être seul avec un animal de compagnie est assez fréquent, on peut imaginer que la candidate d’héritage idéologique fasciste vise ces mêmes électeurs. 

Et si on passe à l’irrationnel la menace est encore plus grande, quelles sont les vidéos qui récoltent le plus de « like » sur internet ? les vidéos de chat ! Qui sont les véritables maîtres du monde ? Ceux qui ont, ou ,ont eu un chat, ou ont vu ce film Comme Chiens et Chats, en sont bien conscients. Du coup je me suis senti en proie au doute le plus profond, comment faire face à cette arme absolue du chaton tout mignon ? Et bien sans doute aller voter. Mon inconscient espérait sans doute que le débat soit un bis repetita de celui d’il y a cinq ans et que la candidate qui apparut dans le passé en photo bras dessus bras dessous souriante avec un ancien nazi (je ne parle pas de son père mais un véritable qui fut bien actif pendant la seconde guerre mondiale) se vautre lamentablement ce qui aurait pu me dispenser d’aller voter devant l’incrédulité qu’elle aurait pu susciter au sein même de ses partisans. Mais non … elle n’a pas été brillante c’est certain, comment pourrait-elle l’être, mais si on compare à il y cinq ans elle a été bien meilleure. Certes les journalistes disent que c’était haut la main pour Macron, peut-être si on fait attention aux détails, à la consistance des propos, mais je ne pense pas que ce débat puisse faire basculer le vote des électeurs. Les partisans ne changeront en rien leurs intentions, et Macron n’a créé aucune surprise qui pourrait lui permettre de rallier les abstentionnistes. 

Tout cela pour dire que je vais devoir acheter une bassine. Tout cela pour dire que je vais avoir la joie de me rendre au Heysel ce dimanche, d’affronter peut-être comme la dernière fois une armée de Pikachus ou de ninjas (salon Made in Japan lors du premier tour), que je vais donc choisir le bulletin de celui qui me dégoute comme homme politique dans l’absolu. Mais si on passe au jugement relatif, il n’y a aucune hésitation, je ne veux absolument pas qu’une femme devienne présidente de la France <- Blague pour voir si vous suivez jusqu’au bout. 

Maintenant sérieusement -> il n’y a pas moyen que l’extrême droite puisse gouverner la France, même quelques jours, le danger et le chaos imminent sont trop grands. 

Chacun fait ce qu’il veut et ce qu’il peut. 

Mais comme je peux, je ferai ma part ce dimanche, et mettrai le bulletin de Macron dans l’enveloppe tout en rêvant de législatives bien différentes dans un mois.